J’adore lire les lettres des artistes, peintres comme écrivains. D’ailleurs, en ce moment, je suis en train de dévorer un recueil des lettres écrites par Virginia Woolf. (Pas de souci, j’en parlerai sur Clochemerle, une fois le livre terminé et les citations choisies -et ça va prendre du temps: j’ai corné une page sur deux, alors pour choisir parmi tous ces passages jouissifs, ça va être dur…- Bref, bref.) La raison pour laquelle j’aime tant cela, c’est que c’est une ouverture sur la personnalité vraie de ces personnes, ainsi qu’un témoignage inestimable sur leurs appréhensions de la vie, leur vie quotidienne, et parfois leurs recherches artistiques et leurs difficultés pour se faire connaître. La vision qu’on en retire d’un artiste et de son travail en est d’autant plus riche.
Vous ne pouvez pas imaginer ma joie lorsque j’appris, il y a quelques mois, que les lettres de Van Gogh avaient toutes été numérisées par le musée Van Gogh d’Amsterdam! Enfin vraiment voir son écriture, ses esquisses, mais aussi plus de petits mots de lui à son frère ou à d’autres interlocuteurs! J’avais déjà lu ses Lettres à Théo, un recueil fascinant des lettres écrites à son frère Théo. Mais c’était un recueil, donc une sélection de lettres. De plus, on ne voyait presque pas d’esquisses… Je restais alors un peu sur ma faim.
Ca vous attire? Vous savez lire le flamand ou l’anglais? Foncez, c’est par là: Van Gogh Letters ! Alors, heureux?
Pour les francophones pur jus, certaines de ses lettres écrites en France sont bien en français, mais elles ne concernent qu’une portion de ses courriers. Je vous conseille vraiment les Lettres à Théo et surtout, ne lâchez pas prise durant les premières pages: il voulait être curé et n’a changé d’avis qu’assez tardivement. Du coup, les premières pages sont couvertes de longues palabres religieuses, ce qui n’est pas au goût de tout le monde… Tenez bon, vous ne le regretterez pas!
Nous sommes le 27 novembre. Vous savez ce que ça signifie? Que ce blog souffle sa deuxième bougie discrètement! Pour le fêter un minimum, laissons Baudelaire déclamer Les Phares en son honneur et essayons de trouver à quels tableaux il fait référence:

Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;
[Le Jugement de Pâris, par Rubens vers 1635-1638]

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,
[Détail de l'Annonciation, par Léonard de Vinci vers 1472-1475]

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
[Descente de croix, par Rembrandt en 1634]

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
[Détail du Jugement Dernier, par Michel-Ange Buonarroti vers 1535-1541]

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,
[Détail d'un Saint Sébastien, sculpté par Pierre Puget vers 1663-1668]

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;
[La Surprise, par Jean-Antoine Watteau vers 1718]

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
[Le Sabbat des sorcières, par Francisco de Goya vers 1797-1798]

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
[La lutte de Jacob avec l'Ange, par Eugène Delacroix vers 1856-1861]

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !
[Le cabinet d’amateur de Cornelis van der Geent, par Willem van Haecht en 1628]

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
[La tempête de neige, par Joseph Turner vers 1842]




