Marre qu’on élève aux nues les monuments historiques? Marre qu’on vous parle de la respectabilité des siècles? Marre qu’on vous dise qu’avant on faisait de beaux bâtiments? (même si tout ça est un peu vrai)
Alors peut-être que vous apprécierez Robert Smithson, dont j’avais déjà un peu parlé à propos de sa très déjantée Spiral Jetty… On le connaît plus pour ses oeuvres de Land Art monumentales (car très très grandes), mais c’était aussi un photographe et un théoricien de l’art assez sympa qui te sort pas trop de phrases grandiloquentes et absconses comme certains savent si bien le faire. Mais voilà « que ceux qui s’écoutent ne s’attendent pas à être écoutés »1 ; les autres pourront s’y attendre par contre. Je pense que ce mec rentre justement dans le second lot. (ça tombe bien, hein?)
Lui, il s’amuse à voir les édifices industriels super-moches comme des « monuments », de parfaites allégories du monde moderne. Et ça donne de jolies choses comme cette série de photos, le « Tour des monuments de Passaic », qui documente les édifices de sa ville natale. Ca va du tuyau d’écoulement des égouts à un bac à sable en passant par une drague à succion. Il ne les voit pas comme beaux, loin s’en faut (il n’est pas hypocrite, ni myope), mais comme des « ruines à l’envers ».
Je le laisse vous en dire quelques mots:
Ce panorama zéro paraissait contenir des ruines à l’envers, c’est-à-dire toutes les constructions qui finiraient par y être édifiées. C’est le contraire de la « ruine romantique », parce que les édifices ne tombent pas en ruine après qu’ils aient été construits, mais qu’ils s’élèvent en ruines avant même de l’être.
[...]
Comparé à New York qui donne une impression de grande densité, Passaic paraît plein de « trous » ; en un sens, ces trous sont les lacunes monumentales qui évoquent, sans le vouloir, les traces d’un ensemble de futurs à l’abandon.
Pour ce « Tour des monuments de Passaic », il s’est baladé dans cette ville de banlieue en chantier le samedi 30 septembre 1967, en plein été indien, avec son Instamatic. Il a photographié de ci de là ce qui l’interpellait, mais a aussi raconté en détail cette journée dans un article pour Artforum, un des plus importants journaux d’art américains. Tout y est indiqué: l’adresse des édifices, les panneaux publicitaires, le mode d’emploi de sa pellicule photo, ses réflexions parfois tordues mais toujours poétiques, etc.
Un voyage photographique un peu à la Pérec, quoi… Et c’est pourquoi je ne résiste pas à l’envie de vous donner une autre citation, plus longue, de cet article!
Après cela, je retournai à Passaic, à moins que ce ne fut l’au-delà : d’après ce que j’en connaissais, cette banlieue sans imagination aurait bien pu être une éternité sans grâce, une médiocre copie de la Cité des Immortels. Mais qui suis-je donc pour nourrir de pareilles pensées?
Je marchai à travers un parc à voitures recouvrant l’ancienne voie ferrée qui traversait autrefois le centre de Passaic. Ce parking monumental divisait la ville en deux, comme un miroir et son reflet, le miroir ne cessant d’échanger sa place avec le reflet. On ne savait jamais de quel côté du miroir on pouvait bien être.
Il n’y avait rien d’intéressant, ni même de curieux, et pourtant ce momunent plat renvoyait à une espèce de cliché d’infini. Peut-être que les « secrets de l’univers » sont tout aussi prosaïques, pour ne pas dire lugubres.
Tout cet endroit baignait dans une atmosphère insipide, pleine de carrosseries brillantes: elles succédaient les unes aux autres dans cette nébulosité ensoleillée. Indifférents, les arrières de toutes les voitures renvoyaient les rayons d’un soleil d’après-midi fatigué. Je pris mollement quelques clichés entropiques de ce monument lustré.
Si le futur est « désuet » et « démodé », alors j’avais fait une incursion dans le futur. Je m’étais trouvé sur une planète où était tracée la carte de Passaic, une carte imparfaite, à dire vrai. une carte sidérale marquée de « lignes » de la largeur des rues, et de « carrés » et de « blocs » de la dimension des bâtiments. A tous moments, le sol en carton-pâte aurait pu s’ouvrir sous mes pieds.
Ces « ruines à l’envers » ont été revisitées des années plus tard, en 1991, par un autre artiste, Mitchell Rasor. Et c’est assez marrant de voir ce qui est resté ou non. Par exemple, la rivière de Passaic a été détournée, mais la drague qu’avait photographiée Robert Smithson est toujours là, dans les herbes, sans fonction. Si vous êtes anglophones, le document PDF racontant cette promenade dans les pas d’un autre est par là. (mais si vous êtes très gentils, je pourrais vous en traduire quelques passages)
- p’tite phrase citée dans les lettres de Virginia Woolf dont je vous causais l’autre jour [↩]
C’est ce que vous aurez si vous vagabondez dans certains recoins d’Angleterre. Non pas que les routes soient encore faites de terre et d’ornières, ni même qu’elles fassent l’objet des ardeurs bucoliques de bon nombre d’Anglais, non. C’est même tout autre chose, un geste politique et poétique tout à la fois comme certains savent si bien le faire.

Ces routes parsemées de primevères sont le fait de Pete Dungey, un artiste doux-dingue un peu rebelle. Pourquoi il fait ça, me demanderez-vous (peut-être)? Je le laisserai vous répondre, à sa manière:
If we planted one of those in every hole, it would be like a forest in the road
C’est-à-dire: « Si on en plantait dans chaque trou, ça serait comme une forêt sur la route ». Joli non? Et très politique aussi, comme je le disais: Mister Dungey plante ses fleurs pour dénoncer l’état déplorable des routes anglaises.

Et les Pothole Gardens de Pete Dungey ne sont pas seules ; elles font partie, à leur manière, d’une nouvelle forme de militantisme : le Guerrilla Gardening. Rappelez-vous ce nom, je vous en reparlerai certainement, le printemps approchant…
et pas pu résister à l’envie de vous en parler
Avant de causer de cartes, de planisphères et de frontières, il nous faut nous mettre d’accord sur les mots, histoire qu’il n’y ait pas de malentendus.
La base en la matière, ce sont les points cardinaux: l’est, le nord, l’ouest et le sud. Ca paraît simple, tout le monde (ou presque) sait à quoi ça se réfère… Mais! Mais! Pourquoi on utilise le nord comme point de repère principal, et pas l’est par exemple? Et puis d’abord, d’où ça vient ces noms-là?
peut-être que cette photo d’almarmon vous aidera?
*erm* -toussote- *erm*
On va commencer par l’origine des noms, c’est déjà un beau morceau, ça… Le nord comme repère, ce sera pour la bulle d’après, mes p’tits. Ne soyez pas trop pressés, tout vient à point!
L’Est
L’est correspond au point de l’horizon où se lève le soleil, le levant. D’ailleurs, dans certains textes anciens, les habitants de l’Est, surtout de Turquie, sont appelés « Levantins »…
L’Est est aussi appelé Orient, du latin oriens qui signifie « levant », « naissance ». C’est le participe présent du verbe orior (« naitre, tirer son origine de, provenir de, commencer, surgir, se lever, paraître »). Le terme d’Est part du même principe: il vient, lui, du verbe « être »… En gros, ça voudrait dire que le soleil EST là à l’Est.
Ca va, c’est pas trop compliqué, ça…
Le Nord
Aïe, par contre au nord, rien n’est simple, vous allez le voir!
A l’origine, on utilisait le terme de Septentrion, du latin septemtriones, « les sept boeufs »… ce qui était le nom donné par les Romains à la constellation de la Petite Ourse qui, comme chacun sait, indique le nord.
Le mot « nord » vint petit à petit le remplacer. Mais d’où vient le nord? On a deux possibilités…
Soit ça vient de l’ancien haut allemand nord issu de l’unité linguistique proto-indo-européenne ner- qui signifie « gauche ». Ca se rapporte alors à la gauche du soleil levant.
Soit ça vient d’un mot d’origine viking ou germanique, norht désignant « la direction du point cardinal opposé au sud ». Il aurait alors été employé d’abord en Normandie d’où il serait progressivement passé dans l’usage des autres régions et aurait bouté le septentrion hors de France…
L’Ouest
L’ouest a lui aussi plusieurs noms, comme tous les autres. On va donc se pencher sur l’occident et le ponant avant de le disséquer.
L’occident, c’est pas gai, vient du latin occidens du verbe occidere qui veut dire « tomber » ou « mourir ». On cause donc du coucher du soleil ou de la mort du jour, comme on veut. Le mot de ponant vient du même principe: c’est le participe présent du verbe latin (encore!) ponere qui évoque plus gentiment le « coucher ».
L’ouest, qu’on connaît mieux aujourd’hui, n’a pas vraiment d’origine attestée. Il viendrait de l’Allemand west, de l’islandais vest ou du suédois vester. Leur sens? Je ne sais. On pense que ça vient de vastum, « désert » ou « mer », car à l’ouest des terres allemandes, on trouvait le désert et la mer Caspienne.
Je vous avouerais que je penche plutôt pour une origine du genre « opposé à l’est », vu comment l’ouest ressemble à l’est. Zen pensez quoi?
Le Sud
Trêve de lever ou de coucher, on va un peu se reposer au sud! Ce mot-là viendrait de l’ancien anglais suth, dérivé du verbe seethe, « bouillir », « mijoter »: le sud est donc le côté chaud!
On a également utilisé le terme méridien, du latin meridies, « midi » ou « milieu du jour »… D’où les méridiens sur les cartes, mais aussi un mot de l’ancien français: le midi. C’est ce terme que l’on retrouve sur les anciennes cartes françaises, avec l’occident pour l’ouest et l’orient pour l’est. Il est plus rare aujourd’hui, mais on le retrouve dans les noms comme le Midi de la France ou la gare du Midi.
Ca va, vous n’êtes pas trop perdus? Vous inquiétez pas, y aura des bulles plus intéressantes (quoique… J’aime bien l’étymologie) et plus artistiques, no soucy!
Pendant le voyage à l’Est de cet été, j’avais remarqué la forme curieuse de la Croatie, semblable à une serpe: ce superbe pays raflait ainsi l’accès à la mer de plusieurs pays. Là-dessous, on ne peut pas s’empêcher de humer l’odeur rance du politique, de l’argent et des guerres… En effet, rien, dans le relief, n’explique une telle répartition du territoire.
Tout cela m’a rappelé que de toute façon, les frontières ne sont qu’une invention des hommes pour mieux visualiser leurs environs et faire consensus (ou pas) entre les peuples. Et ces hectares ainsi partagés ne le sont pas selon une logique de terres, de reliefs ou d’équité, mais de pouvoir et de politique. Je ne vais pas m’étendre sur la géopolitique, ce n’est pas mon domaine, mais j’avais envie de vous parler un peu de cet arbitraire des frontières qui donne de drôles de surprises parfois! Une nouvelle catégorie est née…
En attendant la prochaine bulle, vous pouvez toujours faire un saut chez Sirtin qui nous cause du planisphère pas si plane… A toute!







