Nous sommes le 27 novembre. Vous savez ce que ça signifie? Que ce blog souffle sa deuxième bougie discrètement! Pour le fêter un minimum, laissons Baudelaire déclamer Les Phares en son honneur et essayons de trouver à quels tableaux il fait référence:

Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;
[Le Jugement de Pâris, par Rubens vers 1635-1638]

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,
[Détail de l'Annonciation, par Léonard de Vinci vers 1472-1475]

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
[Descente de croix, par Rembrandt en 1634]

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
[Détail du Jugement Dernier, par Michel-Ange Buonarroti vers 1535-1541]

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,
[Détail d'un Saint Sébastien, sculpté par Pierre Puget vers 1663-1668]

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;
[La Surprise, par Jean-Antoine Watteau vers 1718]

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
[Le Sabbat des sorcières, par Francisco de Goya vers 1797-1798]

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
[La lutte de Jacob avec l'Ange, par Eugène Delacroix vers 1856-1861]

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !
[Le cabinet d’amateur de Cornelis van der Geent, par Willem van Haecht en 1628]

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
[La tempête de neige, par Joseph Turner vers 1842]
Jean-Louis Ernest Meissonier
A propos de Meissonier, un peintre reconnu en son temps pour la finesse de ses oeuvres emplies de détails minuscules, je voulais vous faire partager cette anecdote amusante:
A côté de moi, deux amateurs, la loupe à la main, regardaient une des figurines. L’un d’eux s’écria brusquement: « l’oreille y est tout entière. Regardez donc l’oreille. L’oreille est impayable. » L’autre regarda l’oreille qui, à l’oeil nu, paraissait un peu plus grosse qu’une tête d’épingle, et, quand il eut bien constaté que l’oreille existait dans son intégralité, ce furent des exclamations sans fin d’admiration et d’enthousiasme.
Emile Zola, « Nos peintres au Champ de Mars »
in La Situation du 1er juillet 1867
Avant de causer de cartes, de planisphères et de frontières, il nous faut nous mettre d’accord sur les mots, histoire qu’il n’y ait pas de malentendus.
La base en la matière, ce sont les points cardinaux: l’est, le nord, l’ouest et le sud. Ca paraît simple, tout le monde (ou presque) sait à quoi ça se réfère… Mais! Mais! Pourquoi on utilise le nord comme point de repère principal, et pas l’est par exemple? Et puis d’abord, d’où ça vient ces noms-là?
peut-être que cette photo d’almarmon vous aidera?
*erm* -toussote- *erm*
On va commencer par l’origine des noms, c’est déjà un beau morceau, ça… Le nord comme repère, ce sera pour la bulle d’après, mes p’tits. Ne soyez pas trop pressés, tout vient à point!
L’Est
L’est correspond au point de l’horizon où se lève le soleil, le levant. D’ailleurs, dans certains textes anciens, les habitants de l’Est, surtout de Turquie, sont appelés « Levantins »…
L’Est est aussi appelé Orient, du latin oriens qui signifie « levant », « naissance ». C’est le participe présent du verbe orior (« naitre, tirer son origine de, provenir de, commencer, surgir, se lever, paraître »). Le terme d’Est part du même principe: il vient, lui, du verbe « être »… En gros, ça voudrait dire que le soleil EST là à l’Est.
Ca va, c’est pas trop compliqué, ça…
Le Nord
Aïe, par contre au nord, rien n’est simple, vous allez le voir!
A l’origine, on utilisait le terme de Septentrion, du latin septemtriones, « les sept boeufs »… ce qui était le nom donné par les Romains à la constellation de la Petite Ourse qui, comme chacun sait, indique le nord.
Le mot « nord » vint petit à petit le remplacer. Mais d’où vient le nord? On a deux possibilités…
Soit ça vient de l’ancien haut allemand nord issu de l’unité linguistique proto-indo-européenne ner- qui signifie « gauche ». Ca se rapporte alors à la gauche du soleil levant.
Soit ça vient d’un mot d’origine viking ou germanique, norht désignant « la direction du point cardinal opposé au sud ». Il aurait alors été employé d’abord en Normandie d’où il serait progressivement passé dans l’usage des autres régions et aurait bouté le septentrion hors de France…
L’Ouest
L’ouest a lui aussi plusieurs noms, comme tous les autres. On va donc se pencher sur l’occident et le ponant avant de le disséquer.
L’occident, c’est pas gai, vient du latin occidens du verbe occidere qui veut dire « tomber » ou « mourir ». On cause donc du coucher du soleil ou de la mort du jour, comme on veut. Le mot de ponant vient du même principe: c’est le participe présent du verbe latin (encore!) ponere qui évoque plus gentiment le « coucher ».
L’ouest, qu’on connaît mieux aujourd’hui, n’a pas vraiment d’origine attestée. Il viendrait de l’Allemand west, de l’islandais vest ou du suédois vester. Leur sens? Je ne sais. On pense que ça vient de vastum, « désert » ou « mer », car à l’ouest des terres allemandes, on trouvait le désert et la mer Caspienne.
Je vous avouerais que je penche plutôt pour une origine du genre « opposé à l’est », vu comment l’ouest ressemble à l’est. Zen pensez quoi?
Le Sud
Trêve de lever ou de coucher, on va un peu se reposer au sud! Ce mot-là viendrait de l’ancien anglais suth, dérivé du verbe seethe, « bouillir », « mijoter »: le sud est donc le côté chaud!
On a également utilisé le terme méridien, du latin meridies, « midi » ou « milieu du jour »… D’où les méridiens sur les cartes, mais aussi un mot de l’ancien français: le midi. C’est ce terme que l’on retrouve sur les anciennes cartes françaises, avec l’occident pour l’ouest et l’orient pour l’est. Il est plus rare aujourd’hui, mais on le retrouve dans les noms comme le Midi de la France ou la gare du Midi.
Ca va, vous n’êtes pas trop perdus? Vous inquiétez pas, y aura des bulles plus intéressantes (quoique… J’aime bien l’étymologie) et plus artistiques, no soucy!
Pendant le voyage à l’Est de cet été, j’avais remarqué la forme curieuse de la Croatie, semblable à une serpe: ce superbe pays raflait ainsi l’accès à la mer de plusieurs pays. Là-dessous, on ne peut pas s’empêcher de humer l’odeur rance du politique, de l’argent et des guerres… En effet, rien, dans le relief, n’explique une telle répartition du territoire.
Tout cela m’a rappelé que de toute façon, les frontières ne sont qu’une invention des hommes pour mieux visualiser leurs environs et faire consensus (ou pas) entre les peuples. Et ces hectares ainsi partagés ne le sont pas selon une logique de terres, de reliefs ou d’équité, mais de pouvoir et de politique. Je ne vais pas m’étendre sur la géopolitique, ce n’est pas mon domaine, mais j’avais envie de vous parler un peu de cet arbitraire des frontières qui donne de drôles de surprises parfois! Une nouvelle catégorie est née…
En attendant la prochaine bulle, vous pouvez toujours faire un saut chez Sirtin qui nous cause du planisphère pas si plane… A toute!

La première – le n° 8 du catalogue – était plus une curiosité qu’une oeuvre d’art. C’était un paysage à manivelle, qui sans doute avait été peint en vue de servir de toile de fond à un théâtre de marionnettes. Il se présentait comme un châssis de bois rectangulaire, d’environ soixante-cinq centimètres sur quarante, muni de chaque côté de tambours sur lesquels s’enroulait la toile peinte.
D’abord on se trouvait sur le bord d’un canal bordé de peupliers, on longeait une écluse, des péniches chargées de gravillon, des files de pêcheurs, puis l’on s’enfonçait dans une forêt plantée d’arbres sombres au milieu desquels on découvrait une cabane en rondins, puis l’on débouchait sur un chemin qui, petit à petit, se transformait en une rue de grande ville, avec des immeubles de plusieurs étages et des magasins de faïence et de carrelages ; puis les maisons s’espaçaient, le ciel s’éclaircissait, et la rue devenait une petite route dans un pays chaud, non loin d’une oasis où un Arabe coiffé d’un grand chapeau de paille trottinait sur son âne et d’un fortin où un détachement de spahis présentait les armes ; puis c’était la mer, et au terme d’une courte traversée, on arrivait sur un grand port, on suivait des quais noyés de brume avant de se retrouver dans un café triste et froid.
George Perec. Un cabinet d’amateur
C’est joli, cette description, non? Eh ben, réjouissez-vous: ça existe! D’ailleurs, l’image qui illustre cette bulle est tirée d’un des rares « paysages à manivelle » encore existants. Il représente, en 49 scènes, peintes sur les deux côtés de la toile, la Vie Héroïque et [la] Carrière de Garibaldi.
Vous avez de la chance, il a été numérisé en haute résolution en 2007! On peut donc le voir par là pour la 1ère section et par ici pour la 2ème section. Vous allez vous en mettre plein les mirettes…
Ayé! Voici une nouvelle mouture de Bulle d’Art! Vous vous y attendiez pas hein? Surtout avec des couleurs qui vous arrachent les yeux comme celles-là… Le bleu de l’ancienne version fait bien pâle figure à côté!

- Mais dites-moi, dites-moi pourquoi
du rouge, du blanc et du noir à foison
dans cette toute nouvelle version ?
Dites-m’en, dites-m’en le pourquoi…
Eh bien, si vous voulez vraiment savoir la raison de ces trois couleurs ici, c’est tout simple. C’était les trois couleurs de base de l’Antiquité au milieu du Moyen-Age, le rouge étant le sommet de ce triangle. Ce système chromatique servait ainsi à distinguer les classes dans la Rome Antique (Rouge: l’empereur, Blanc: les patriciens, Noir le reste), dans le clergé catholique (Rouge: le pape et les évêques, Blanc: couleur du Christ et de la pureté, Noir: couleur de l’humilité), etc. On le retrouve par la suite au Moyen-Âge dans la littérature, les fables, les contes…
Et le bleu alors, qu’on retrouve par ci par là, fort timidement? Il ne vient que bien après, à partir du XIIIème siècle. Cela ne veut pas dire que les Romains ne voyaient pas le bleu : la rétine humaine n’a pas changé de structure ! Mais la couleur bleue était alors « silencieuse », c’est-à-dire non intégrée à un système de valeurs…
Je vais pas vous faire un cours sur l’histoire des couleurs. Si vous voulez avoir un aperçu un peu plus approfondi de la chose, c’est par ici! Et si vous avez envie d’aller plus avant, les livres de Michel Pastoureau sont à votre disposition dans n’importe quelle bibliothèque et n’importe quelle librairie…
- Et le titre fort insolent, d’où qu’il sort ?
Ca serait pas un peu grossier sur les bords ?
Bah, je vous rassure! Moi-même, je ne me serai pas permis un tel titre, étant une demoiselle bien née… Mais c’est tiré du répertoire de chansons du grand moustachu à la guitare, et à lui, on pardonne tout!
Le seul reproche, au demeurant,
Qu’aient pu mériter mes parents,
C’est d’avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos.
Je suis né, même pas bâtard,
Avec cinq siècles de retard.
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux.Ah ! que n’ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J’aurais retrouvé mes copains
Au Trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaum’ de truanderie.— George Brassens, Je suis foutrement moyen-âgeux
Les joies d’être entre cieux et ondées tous deux remuants:
Ce peut être simplement la traversée du Grand Canal en gondole ;
[Le Grand Canal à Venise, par Edouard Manet en 1874]
Blottis sur un frêle voilier, à la conquête du monde,
Et revenir avec, dans un seau, le frétillant repas du jour ;
[Calm morning, par Frank Weston Benson en 1904]
Pour, filant sur les eaux, vaincre tous les concurrents
Et gagner l’amour d’une belle demoiselle debout sur le pont ;
[L'Embarquement, par Ferdinant Gueldry vers 1900]
Et attendre que la Muse rafraîchie ne revienne souffler à l’âme
Quelque grand oeuvre illuminant la toile tendue sur le banc ;
[Monet peignant dans son bateau atelier, par Edouard Manet en 1874]
Et longer les cours d’eau jusqu’à leur embouchure,
ce doux voyage au ralenti assis au plus près de l’onde ;
[Les prissoires, par Gustave Caillebotte]
Qui barbotent gaiement autour des barques mouillant là,
Sur la mare, sur le lac, sur la rivière, sur le fleuve, partout ;
[The boating party, par Mary Cassatt en 1893-94]
pâles rosaces épanouies flottant dans une vasque,
pour se souvenir du voyage au delà des rives ;
[Nénuphars, par Charles Courtney Curran en 1888]
Et se laisser bercer par le vert reflux des eaux et la moiteur des vents,
Ce sont des instants de liberté plus intenses que la traversée des océans ;
[Lady with Parasol (ou The Green Boat), par Frederick Carl Frieseke en 1908]
Sur le flux bruni qui ne laisse plus rien voir de ses fonds,
En fait frémir quelques uns d’excitation et de curiosité ;
[Float day, Wellesley, par Charlotte Harding in "Athletics for college girls" en 1903]
Battant frénétiquement sous la queue des requins affamés,
n’est pas le voyage idéal pour un été en barque sur les eaux…
[The Gulf Stream, par Winslow Homer en 1899]















