Marre qu’on élève aux nues les monuments historiques? Marre qu’on vous parle de la respectabilité des siècles? Marre qu’on vous dise qu’avant on faisait de beaux bâtiments? (même si tout ça est un peu vrai)
Alors peut-être que vous apprécierez Robert Smithson, dont j’avais déjà un peu parlé à propos de sa très déjantée Spiral Jetty… On le connaît plus pour ses oeuvres de Land Art monumentales (car très très grandes), mais c’était aussi un photographe et un théoricien de l’art assez sympa qui te sort pas trop de phrases grandiloquentes et absconses comme certains savent si bien le faire. Mais voilà « que ceux qui s’écoutent ne s’attendent pas à être écoutés »1 ; les autres pourront s’y attendre par contre. Je pense que ce mec rentre justement dans le second lot. (ça tombe bien, hein?)
Lui, il s’amuse à voir les édifices industriels super-moches comme des « monuments », de parfaites allégories du monde moderne. Et ça donne de jolies choses comme cette série de photos, le « Tour des monuments de Passaic », qui documente les édifices de sa ville natale. Ca va du tuyau d’écoulement des égouts à un bac à sable en passant par une drague à succion. Il ne les voit pas comme beaux, loin s’en faut (il n’est pas hypocrite, ni myope), mais comme des « ruines à l’envers ».
Je le laisse vous en dire quelques mots:
Ce panorama zéro paraissait contenir des ruines à l’envers, c’est-à-dire toutes les constructions qui finiraient par y être édifiées. C’est le contraire de la « ruine romantique », parce que les édifices ne tombent pas en ruine après qu’ils aient été construits, mais qu’ils s’élèvent en ruines avant même de l’être.
[...]
Comparé à New York qui donne une impression de grande densité, Passaic paraît plein de « trous » ; en un sens, ces trous sont les lacunes monumentales qui évoquent, sans le vouloir, les traces d’un ensemble de futurs à l’abandon.
Pour ce « Tour des monuments de Passaic », il s’est baladé dans cette ville de banlieue en chantier le samedi 30 septembre 1967, en plein été indien, avec son Instamatic. Il a photographié de ci de là ce qui l’interpellait, mais a aussi raconté en détail cette journée dans un article pour Artforum, un des plus importants journaux d’art américains. Tout y est indiqué: l’adresse des édifices, les panneaux publicitaires, le mode d’emploi de sa pellicule photo, ses réflexions parfois tordues mais toujours poétiques, etc.
Un voyage photographique un peu à la Pérec, quoi… Et c’est pourquoi je ne résiste pas à l’envie de vous donner une autre citation, plus longue, de cet article!
Après cela, je retournai à Passaic, à moins que ce ne fut l’au-delà : d’après ce que j’en connaissais, cette banlieue sans imagination aurait bien pu être une éternité sans grâce, une médiocre copie de la Cité des Immortels. Mais qui suis-je donc pour nourrir de pareilles pensées?
Je marchai à travers un parc à voitures recouvrant l’ancienne voie ferrée qui traversait autrefois le centre de Passaic. Ce parking monumental divisait la ville en deux, comme un miroir et son reflet, le miroir ne cessant d’échanger sa place avec le reflet. On ne savait jamais de quel côté du miroir on pouvait bien être.
Il n’y avait rien d’intéressant, ni même de curieux, et pourtant ce momunent plat renvoyait à une espèce de cliché d’infini. Peut-être que les « secrets de l’univers » sont tout aussi prosaïques, pour ne pas dire lugubres.
Tout cet endroit baignait dans une atmosphère insipide, pleine de carrosseries brillantes: elles succédaient les unes aux autres dans cette nébulosité ensoleillée. Indifférents, les arrières de toutes les voitures renvoyaient les rayons d’un soleil d’après-midi fatigué. Je pris mollement quelques clichés entropiques de ce monument lustré.
Si le futur est « désuet » et « démodé », alors j’avais fait une incursion dans le futur. Je m’étais trouvé sur une planète où était tracée la carte de Passaic, une carte imparfaite, à dire vrai. une carte sidérale marquée de « lignes » de la largeur des rues, et de « carrés » et de « blocs » de la dimension des bâtiments. A tous moments, le sol en carton-pâte aurait pu s’ouvrir sous mes pieds.
Ces « ruines à l’envers » ont été revisitées des années plus tard, en 1991, par un autre artiste, Mitchell Rasor. Et c’est assez marrant de voir ce qui est resté ou non. Par exemple, la rivière de Passaic a été détournée, mais la drague qu’avait photographiée Robert Smithson est toujours là, dans les herbes, sans fonction. Si vous êtes anglophones, le document PDF racontant cette promenade dans les pas d’un autre est par là. (mais si vous êtes très gentils, je pourrais vous en traduire quelques passages)
- p’tite phrase citée dans les lettres de Virginia Woolf dont je vous causais l’autre jour [↩]
- Toc toc toc ! Toc toc toc !
- Qui est là ?
- C’est moi !
- Ah ben, pas trop tôt ! On ne t’attendait plus…
- Oui, oui, mais quand je dis « à bientôt », ça ne veut pas forcément dire « à demain », ou « à dans une heure » ! Vous devriez me connaître à force ! Bref… Aujourd’hui, on va laisser entrer le jour ! La chambre noire vous paraissait bien trop sombre ? Il faisait trop noir pour prendre vos notes ? Vous souffriez de claustrophobie ? Vous désapprouviez son penchant légèrement voyeuriste ? Rassurez-vous, la clarté sera le maître mot du jour, avec l’étude de la chambre claire.
Source de l’image ? Par là !
Pour voir l’image en plus grand, cliquez dessus.
Pour faire simple, une chambre claire, ou camera lucida, est un outil optique utilisé comme aide au dessin par les artistes. Attention : les dits artistes ne sont pas forcément des nuls en dessin, loin s’en faut ! C’est juste qu’ils recherchent l’exactitude dans leur représentation, et que la camera lucida leur donne des repères. Notre chambrette toute lumineuse fut, officiellement, inventée par un physicien anglais, William Henry Wollaston, vers 1804. Officieusement ?… On ne sait pas trop : certains attribuent la véritable découverte à Robert Hooke dans les années 1650 (la preuve est par là, mais en anglais), d’autres évoquent une description faite par Johannes Kepler dans sont ouvrage sur l’optique, Dioptrice, publié en 1611. Donc, qui est l’inventeur ? Mystère !
Bref, comment ça marche ce truc ? C’est assez simple quand on y pense : juste un jeu de miroirs ou un prisme posés sur un pied réglable et placés de façon à effectuer une superposition optique du sujet à dessiner et de la surface où doit être reporté le dessin. Notre âââârtiste voit donc la scène-modèle sur sa feuille, un peu comme une double exposition, si vous voyez ce que je veux dire… Il est tout content du coup, il va utiliser cette superposition pour tracer ses grandes lignes et/ou ses points-clés du sujet qui l’intéresse. En plus de ça, la perspective est reproduite farpaitement, sans construction aucune.
< < Mais euh, c'est pas de l'art ça, c'est juste du décalcage ! >>, direz vous avec indignation. Pourtant, comme je l’ai déjà légèrement évoqué plus haut, des artistes de renom se sont servis de la camera lucida ou, quand elle n’existait pas, de la camera obscura… Par exemple, Ingres ou Vermeer. Lorsque l’artiste contemporain anglais David Hockney présenta cette thèse dans son livre Savoirs Secrets : Techniques Perdues Des Anciens Maitres, il a engendré un beau tollé… Il démontrait entre autres qu’une importante partie des grands peintres du passé, comme Ingres, Van Eyck et Le Caravage, ne faisaient par leur dessin à main libre mais en utilisant des dispositifs optiques comme les chambres claires, chambres noires ou projections d’images par miroirs concaves. Ses travaux ont été critiqués ardemment, mais quand on regarde certaines oeuvres ou études, comme celles du Carrache (peintre italien du 16e siècle), on ne sait trop qu’en penser…
Mais rassurez-vous, votre conception de l’art n’est point bouleversée : la chambre claire ne permet pas un vulgaire décalcage. C’est toujours la main de l’artiste qui dessine. En outre, le dessinateur doit toujours faire le choix des traits à mettre en valeur, des couleurs à utiliser, du relief à donner, etc. Le style individuel ne disparaît pas !
Toujours est-il que ces outils, la chambre claire et son pendant, la chambre noire portative, eurent du succès auprès du grand public. Vous pouvez ainsi voir une camera obscura pour le dessin, construite en France au milieu du 19e siècle, chez les collectionneurs fous dont j’avais parlé dans la bulle précédente. Les petits détails sont bien sympas : la notice, l’espèce de gomme, le crayon avec un bout en ivoire, etc… Et ce, encore aujourd’hui, après l’ouvrage controversé de David Hockney : une entreprise vend des modèles clés en main modernisés tant pour les gauchers que pour les droitiers. Ca vous tente, mais vous voulez vous la bricoler vous même ? Suivez ces conseils (en anglais, snirfl) et montrez-moi ce que vous avez fait avec !
Ca vous paraît un peu obscur, ce nom ? Pas étonnant, ça vient du latin, une langue obscure (aujourd’hui du moins, malheureusement), et ça veut dire chambre obsc… noire. Bah oui, je vous parle de photographie de temps en temps (juste 4 misérables bulles pour le moment) alors il me paraît normal de vous parler un peu de son ancêtre…
Non, la chambre noire, ce n’est pas seulement cette pièce dans laquelle on développe les photos argentiques. (oui, il y en a qui développent encore leurs photos) (oui, il y en a qui n’ont pas d’ordi) (oui, ça veut dire qu’ils passent pas ici, c’est dur la vie, je sais) (vous avez fini de me couper, oui ?)
La photo vient du site de deux collectionneurs fous !
Une chambre noire, avant d’être la pièce destinée au développement des photographies, c’est un instrument optique objectif qui permet d’obtenir une projection de la lumière sur une surface plane, c’est-à-dire d’obtenir une vue en deux dimensions très proche de la vision humaine. Dans sa forme la plus simple, la chambre noire est une boîte étanche à la lumière, percée d’un petit trou à travers lequel pénètre la lumière du jour. Si l’on oriente ce trou vers un objet donné, l’image de cet objet se projette à l’intérieur de la boîte, où elle apparaît clairement, mais renversée, sur la paroi opposée au trou. Pas bien compliqué…
Ce système est connu depuis longtemps, même très longtemps. En effet, la première mention écrite des principes du sténopé (c’est l’ancêtre de la chambre noire ; j’en parlerai dans une autre bulle, ah ah soyez patients, c’est qu’il y a de quoi dire) date des années 400 avant notre ère. C’est à un philosophe chinois, Mo Zi, que revient l’honneur de la découverte. Quelques dizaines d’années plus tard, Aristote himself étudia le fonctionnement optique du sténopé.
Mais la première camera obscura ne fut construite qu’au Xe siècle par un scientifique arabe nommé Abu Ali Al-Hasan Ibn al-Haitham, mais plus connu dans nos régions sous le nom de Alhacen ou Alhazen. Ce brave type est aujourd’hui connu comme un des pères de la physique quantitative et de l’optique physiologique, même si très peu de ses ouvrages sont parvenus jusqu’à nous. Parmi ces livres, le remarquable Kitâb fi’l Manazîr (Traité d’optique), dans lequel il prouve scientifiquement que la lumière entre dans l’oeil et non l’inverse. Dans la foulée, il s’intéressa aux lentilles grossissantes, réfléchissantes, etc. C’est au cours de ses recherches pour ce livre qu’il inventa la chambre noire justement.
Petit à petit, ces chambrettes bien sombres se font connaître. D’abord avec effroi, ensuite avec curiosité. Ce premier transport de peur est assez similaire à celui qu’eurent les personnes qui virent pour la première fois le train filmé par les frères Lumière : oisifs et détendus dans une pièce richement décorée, les spectateurs s’enfuirent en courant lorsqu’ils virent pour la première fois des silhouettes (à l’envers) bougeant sur un des murs. Ces silhouettes étaient celles d’acteurs jouant dans une pièce mitoyenne… Bref, ce n’est vraiment qu’au XVe siècle qu’on les mentionnera régulièrement, notamment comme outils d’aide au dessin. Le bon vieux Léo de Vinci, ce pote à François Ier, les mentionna ; il est possible que Vermeer s’en soit servi pour ses tableaux ; idem pour Canaletto et Alberti, deux grands artistes italiens connus pour leurs peintures de paysages et de canaux. Mais c’est un sujet bien large qui, lui aussi, fera l’objet d’une autre bulle. (hé hé hé, vous n’en avez pas fini avec la photo et son histoire ici !)
Plus elles étaient connues, plus on s’y intéressa, plus on les améliora. Vers 1550, on ajouta une lentille pour rendre les images plus nettes, puis un diaphragme, et enfin un petit miroir penché à 45° (l’ancêtre du reflex actuel). Parfois on intégrait à l’ensemble un système de miroirs permettant d’obtenir des dessins réduits de panoramas. Pourtant, malgré de multiples tentatives, il a fallu attendre le 19ème siècle pour obtenir une image permanente. Dès lors, les chambres noires furent une attraction remarquable. Bien sûr, les premiers modèles, jusqu’au 18e siècle, étaient assez… encombrants : c’était soit une pièce close, soit une tente. Ensuite, les camera obscura, comme on les appelait encore alors, devinrent portables. Ces dernières furent utilisées abondamment par les artistes, amateurs comme professionnels, au cours de leurs voyages. C’est à partir de ces « machines » que furent conçus les premiers appareils photos.
Certaines chambres noires furent même construites comme attractions touristiques. Celles-ci prenaient la forme d’une grande pièce sombre dans laquelle un panorama « vivant » du monde extérieur était projeté sur une surface horizontale (souvent une table ronde) à travers une lentille rotative placée sur le toit de l’édifice. C’est ce que vous avez pu voir dans l’image au début de la bubulle. « Mais, dedans, c’était comment ? », vous demandez-vous… Eh bien, regardez ci-dessous !
un dessin issu du magazine américain Puck, dans son édition du 30 août 1890…
Et à bientôt pour une bulle sur la chambre… claire !
« The words of a man’s mouth are as deep waters; and the wellspring of wisdom as a flowing brook. »
Ainsi commence, fort joliment, un des ouvrages les plus commentés en ligne, un ancien album rempli de portraits et de textes en chinois. En français, c’est : « Les paroles de la bouche d’un homme sont des eaux profondes; et la source de la sagesse est un torrent qui jaillit. » (Proverbes 18:4, traduit en français par Ostervald en 1744). L’association de ce proverbe, de la célébrité (en ligne, du moins) de ce document et de son contenu vous semble incongrue ? Ecoutez donc son histoire…
une dédicace de son ami Tan Zhensheng en mai 1939.
En décembre 2005, un web entrepreneur de Seattle, Hillel Cooperman, visitait tranquillement un petit bric-à-brac de Hong-Kong lorsqu’il tomba sur un vieux journal à la couverture de cuir, recelant de nombreuses photographies de jeunes hommes et de jeunes femmes, ainsi que des écrits en chinois ; cela ressemblait à un trombinoscope scolaire des années 40. Il l’acquit pour une faible somme, scanna les pages et les publia sur Internet, en invitant les internautes à commenter ces pages. Il le présente ainsi :
L’identité du propriétaire initial de ce livre est un mystère. Les histoires qu’il révèle sont cachées sous nos yeux. A part quelques citations en anglais, la majeure partie des textes sont en Chinois. De petites photographies d’hommes ponctuent les pages. Les caractères chinois commencent à la page sept. Ce sont également les premiers mots qui semblent avoir été écrits par le propriétaire de ce livre :
« Quatre jours passés sur le bateau Canton [Canton Ho était le nom du bateau]. Il y faisait froid et chaud, et c’était bondé. Une expérience mémorable. Le coeur et l’esprit sont réunis. »
Ce sont les seuls mots que nous avons traduit. Le reste, faites-en ce que vous voulez. Vous êtes invités à en parcourir les pages, à commenter l’iconographie, et si vous en êtes capables, à traduire les caractères chinois en anglais. Peut-être qu’ensemble nous pourrons découvrir (ou du moins imaginer) l’histoire du propriétaire de ce journal presque perdu.
Le site internet dédié à cet album, Words of a Man’s Mouth, ouvrit en janvier 2006. Le bouche à oreille fut très efficace ; des visiteurs du monde entier vinrent commenter quotidiennement. Certains d’entre eux ont traduit une partie des textes chinois, ce qui n’était pas chose aisée ! En effet, ces derniers sont de véritables poèmes, rédigés dans une superbe calligraphie. Un travail de toute beauté, mais peu lisible pour le néophyte…
Apparemment, d’après l’auteur du site web, certaines des personnes photographiées dans le journal furent identifiées par les commentateurs. (plus de 60 ans après, tout de même !) D’autres internautes suivent de nouvelles pistes… Voilà vraiment une nouvelle façon de partager un morceau d’histoire, aussi infime soit-il, avec d’autres individus pour dévoiler (pourquoi pas ?) le mystère de ses origines !… Mais vous, qu’auriez-vous fait la même chose si vous aviez trouvé ce journal ?… Que pensez-vous de la démarche de ce web entrepreneur ?
L’été est à son firmament et, déjà, commence à décroître doucement, doucement, sans que l’on ne s’en rende compte autrement qu’en regardant la date du jour : Août vient de commencer. Ecrasés par la chaleur, allongeons-nous un instant sur l’herbe ; sentons le vent qui glisse sur nous. Le soleil ne peut que nous harasser de chaleur : sous nos larges chapeaux de paille, la chair, si frêle, est protégée… Ce qui est vrai aujourd’hui l’était aussi un siècle auparavant, si l’on en croit la photographie ci-dessous.
![summertime [sans-titre], par Heinrich Kühn (vers 1900 ?)](http://www.meyabulle.fr/v2/wp-content/uploads/2008/08/summertime.png)
Dans la collection John Wood
Que la vie est belle ! Que les jours nous sont doux ! Tel semble être le message de cette image quelque peu floue, comme si une brume nous séparait, plutôt que le papier et les années. Mais l’attirail suranné de ces demoiselles trahit leur âge. L’on ne peut pourtant s’empêcher de se demander s’il n’y a pas eu une faille spatio-temporelle ou si, chose plus plausible, ces deux demoiselles se sont amusées à s’habiller comme jadis. Mais non, Heinrich Kühn, l’honorable photographe est mort en octobre 1944. Il n’est pas d’erreur possible, cet instant capturé date du début du XXe siècle. Comment cela est-il possible, comment la couleur a-t-elle pu arriver si tôt et ne se répandre que si tard ?…
Il était une fois…
Pour cela, il faut se pencher un instant sur l’histoire de la photographie dans les années du siècle :
Une autre dimension de la photographie des premières années du XXe siècle a été largement explorée par la recherche et la muséographie: il s’agit de la couleur et plus précisément de l’autochromie inventée par les frères Lumière et commercialisée en 1907. Si la technique était bien connue (plaque sensibilisée au gélatino-bromure d’argent et couverte d’un filtre de grain de fécules de pomme de terre teintées), elle a néanmoins fait l’objet de recherche quasiment archéologique et aussi esthétique depuis 20 ans. On a ainsi compris que l’autochromie, comme dispositif industrielle de l’image photographique colorée avait totalement investi les pratiques amateurs et documentaires et produit une véritable révolution esthétique en sortant la photographie d’une tradition des arts du noir et blanc. Mais la difficulté, qui a retardé la reconnaissance de l’autochromie, résidait dans la difficulté de l’exposer: les plaques de verre sont fragiles et elles étaient faites pour être projetées dans des lanternes spécifiques (une reconstitution a été donné dans l’auditorium du musée du Louvre). Longtemps on s’est donc contenté, non sans paradoxe, d’effectuer des tirages de ces plaques pour les diffuser et donc d’exposer des fac-similés. Depuis quelques années, même si des institutions spécialisées comme la fondation Albert Kahn privilégient le support numérique pour des raisons de conservation, on est en mesure d’exposer l’autochromie temporairement en tant qu’objet visible par lumière transmise. La réalisation de caissons lumineux voire de cimaises lumineuses comme lors de « ’Utopie photographique » et grâce répétons-le aux recherches en conservation, a changé la donne de l’histoire des images couleurs. On s’en apercevra au début 2008 ici-même avec la présentation des plaques de Léon Gimpel.
Un art comme les autres? La photographie et le musée au tournant du XXe et du XXIe siècle,
dans les Actualités de la Recherche en histoire visuelle
Effectivement, comme le signalent les ARHV, l’autochromie a été redécouverte ces dernières années, étudiée, décortiquée, admirée, dans le plus grand secret des professionnels de l’image et de l’histoire de l’art. Mais la donne est en train de changer. Par ci par là on redécouvre la couleur dans les photographies : qu’elle soit « simplement » peinte sur les plaques de métal ou les feuilles de papier qui font office de supports, ou au contraire, qu’elle soit intégrée dans la photographie, l’émerveillement est toujours au rendez-vous. Ce n’est pas forcément un émerveillement né d’une qualité esthétique de l’image ; le plus souvent, c’est l’histoire de ces images, plus particulièrement leur âge, qui surprend et émeut.
Quelques z’expositions de l’année
Je ne détaillerai pas ici l’histoire de la couleur dans ces instantanés. Peut-être plus tard, à des heures plus studieuses, quand l’oisiveté n’aura plus les pleins pouvoirs sur nos esprits échauffés… Non, évoquons simplement les quelques expositions qui jaillirent cette année des cimaises de nos musées (car rat de bibliothèque et souris de musée je suis). Paris en couleurs fut une des premières durant cette révolution terrestre à présenter des autochromes. L’on glissait des années 1900 aux années 1990 sans s’en rendre vraiment compte ; progressivement les murs de Paris changeait, progressivement les mines, les airs et les habits des passants allaient et revenaient d’une mode à une autre. A peine ces photos furent-elles décrochées des cimaises qu’y grimpèrent les instants capturés par Léon Gimpel, puis ceux, controversés, d’André Zucca. Ensuite vinrent, discrètes autant que tapageuses, les cartes postales et les photographies découpées, manipulées et personnalisées, au musée du Jeu de Paume. Quelle sera la prochaine ? Quelles photographies découvrirons-nous encore ?…
Et en ligne, au bout du mulot ?…
Si vraiment vous êtes insatiables, que vous voulez en voir encore et encore sans quitter votre siège, ni votre siècle, soyez heureux : quelques collections sont exposées aux regards sur le World Wide Web.
- Three Belgian Autochromists – les photographies de trois fans belges de l’autochromie (C.Corbet, P.Sano et A.Van Besten) sont ici présentées.
- Luminous Lint – trois galeries différentes : la première présente des autochromes d’amateurs ; la seconde, des autochromes artistiques et la dernière, une collection d’autochromes belges.
- George Eastman House – C’est le plus vieux musée sur la photographie au monde basée dans la maison même de Mr George Eastman, le père de la photographie moderne et fondateur de la compagnie Eastman Kodak. Le musée est aussi le premier centre de discussion autour de la photographie dans le monde. Il a récemment mis trois collections sur flickr, dont une d’autochromes. La Lady quelque peu coquine qui vous contemple du bas de cette bulle vient justement de cet ensemble de photos…

Collection George Eastman House ;
Vu sur le blog russe Pattern Recognition.
Dès la naissance de la photographie, il y eut une relation privilégiée avec la ville au sens large. Après tout, ce n’est pas pour rien que la toute première photo qui soit représente un corps de ferme… Le temps d’exposition (entre 5 et 60 minutes) était bien trop long au début pour que des êtres vivants s’intéressent vraiment à ce nouveau médium. C’est pourquoi les morts et les murs furent les premiers à voir leur image fixée sur une plaque. On avait parlé des morts dans notre précédente bulle, ainsi allons-nous nous pencher un instant sur les murs…
Une p’tite histoire pour commencer ?…
Bon, bon, d’abord remonter un peu le temps jusqu’au 19ème siècle, si effervescent. Si la première photographie a été prise par Nicéphore Niepce en 1816, il a fallu travailler encore longtemps avant de produire un prototype acceptable et relativement aisé à manipuler. Dès lors, de nombreux individus s’intéressèrent à l’invention, dont l’Etat français via François Dominique Arago, alors secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences et député plutôt passionné semble-t-il. C’est sous l’impulsion de ce dernier que le brevet de la photographie fut achetée par l’Etat et rendue publique en 1839 (oui, oui, si longtemps après !). François Arago pensait que ce nouveau médium serait fort utile dans les domaines scientifiques, mais il souligna tout de même que l’intérêt de toute invention était les utilisations imprévues qui pouvaient en découler… Et la photographie est de celles-là. Elle connut en effet de nombreuses applications, de la photographie de modèles pour les peintres aux portraits miniatures en passant par les photos post-mortem, etc.
Or, toutes ces applications font plus ou moins appel aux murs, aux intérieurs, aux rues, en bref à la ville en général. Les premiers daguerréotypes représentent ainsi des scènes de rue, comme le Boulevard du Temple à Paris vers 1838 [photo inside]. Une fois le procédé rendu public, il y a prolifération de photographies de tout type, sur bien des thèmes. Cependant, seuls quelques photographes de l’époque sortent du lot, dont Eugène Atget. Celui-ci était un ancien acteur reconverti dans la peinture et la photographie. Il comprit vite que les peintres, architectes et graphistes avaient besoin de documentation iconographique et se mit alors à photographier systématiquement, avec l’intention de réunir une collection documentaire à destination des peintres. Ainsi se constituera-t-il une collection de détails architecturaux (poignées de portes, papiers peints, etc.) et de vues de Paris (les devantures de magasins, les cours intérieures, les petites rues, voire même les petites gens). Son travail est vite remarqué par les grandes institutions telles que la Bibliothèque Nationale de France qui a une compilation remarquable de ses prises de vue.
L’intérêt croissant pour la photographie est tel que cette dernière finit par s’immiscer dans la littérature. Parmi ces romans illustrés, nous pouvons ainsi citer Bruges La Morte, de Georges Rodenbach, et Nadja d’André Breton. L’un utilisera des cartes postales de Bruges et ses canaux (ô surprise ! On ne s’y attendait pas, avec un tel titre, hein ?) et l’autre fera appel à des photographies personnelles, des cartes postales, des dessins… Je ne vous raconte pas l’histoire de ces bouquins, vous n’avez qu’à aller à la bibliothèque ou à les piquer à un pote, si vous ne voulez pas les acheter ! (sinon, Wikipedia est là et toujours là)
La photo, projection de notre esprit
Bref, bref, tout ce soliloque pour arriver (enfin) à ce dont je voulais parler… La ville est encore de nos jours l’objet privilégiés de nos assauts photographiques et, parfois, se plie à nos fantasmes, à notre imaginaire pour exprimer nos angoisses ou nos émerveillements enfantins. Ainsi, dans ce coin du net, l’on s’interroge sur le sentiment d’isolation et d’anonymat qu’engendre le cadre urbain, avec le projet des « solitudes groupées » par Sébastien Camboulive chez Aleph Image. Comme le dit joliment NeoMansLand :
Est-ce par la magie du cadrage que les passants isolés semblent unis dans un même mouvement, alors que chacun suit son propre itinéraire ? C’est cela que les photographies de Sébastien Camboulive montrent : des solitudes groupées. Non pas des grappes humaines comme à un arrêt d’autobus à l’heure de pointe, mais des démarches individuelles, qui de façon éphémère et involontaire, adoptent une cadence apparemment similaire. La fugacité de cet évènement le rendrait imperceptible si la photographie n’en fixait pas les limites.
Cela nous rappelle un des principes fondateur de l’urbanisme : la ville n’a de sens que par ses usages et surtout par la population qui l’habite. La ville devient une scène de théâtre ou les passants anonymes vont et viennent sur une chorégraphie spontanée.
Un autre, Nicolas Moulin, tout aussi mélancolique, imagine Paris vidée de ses habitants, Paris assiégée, Paris abandonnée, dans « Vider Paris« , un ensemble d’une cinquantaine de vues de rues parisiennes dont le rez-de-chaussée et le premier étage sont murés. En somme, la capitale est représentée sous la forme d’un monumental plan frontal, sous l’aspect d’une ville rendue muette, dépouillée de tout signe du vivant. Peut-être est-ce un renvoi à Bruges-La-Morte ?… Toujours est-il que de ce travail émane une ambiance étrange. Et Florizel, du Divan Fumoir Bohémien, remarque d’ailleurs que :
Ici, non seulement les rues sont vidées de toutes traces d’humanité, même en plein jour, mais par un artifice numérique très savant tous les édifices sont murés jusqu’au premier étage si bien que la ville est irreconnaissable, sans doute même ses artères les plus célèbres. Qu’est-ce qui fait d’ailleurs que l’on sait où l’on est lorsqu’on voit la photo de sa ville, même de ses quartiers les plus communs et les moins monumentaux ?
Notre dernier invité du jour, Slinkachu, est plus gai, encore à s’émerveiller comme le font les enfants, en insufflant de la vie aux objets. De ses transports d’apparence innocente mais toujours surprenants, toujours fascinants, est né « Little People« , a tiny street art project, un petit projet d’art urbain : il construit, à travers ses photos, un micro-monde au ras du trottoir. Cette mise en scène amusante nous rappelle, sans fataliser, à quel point les hommes sont petits vus d’en haut… Ce travail est devenu plus vivant dernièrement, avec l’addition du projet « Inner City Snail » dans lequel les gastéropodes des rues londoniennes posent vaillamment en métro, en mur tagué, etc. Le photographe précise qu’aucun escargot n’a été blessé et que seules leurs demeures ont été vandalisées, huhu.
Grâce, grâce, achevez-moi !
Oups, c’est vrai que je vous retiens depuis un moment déjà… Bon, bon, j’achève vite alors : vous avez pu le voir, ô lecteurs, ô lectrices, à travers ces quelques exemples, à quel point la ville est multiforme. Elle n’est pas seulement un décor pour les scènes de vie quotidienne ; elle EST la vie quotidienne. Je veux dire par là qu’elle a beau être née de l’esprit d’architectes selon un plan d’urbanisme plus ou moins strict, elle n’est une ville que parce qu’elle est habitée. Ce sont les habitants qui, selon leurs besoins et leurs habitudes individuelles comme communes, accouchent de la ville dans son essence même. Nicolas Moulin et Slinkachu l’ont très bien montré sous divers angles : sans vie, il n’y a pas de ville. Cependant, l’œuvre de Sébastien Camboulive nous rappelle que les habitants ne se concertent pas ; ils vivent leur vie chacun de leur côté, dans leur solitude commune. C’est pas pour rien qu’on met en place des festivals et d’autres événements locaux tels que la journée des voisins… Pour rappeler aux citadins qu’ils ne sont pas seuls dans la ville.
Photographier les morts, c’est gore pour vous ?… Fuyez, fuyez donc pendant qu’il est encore temps !… Cette bulle macabre portera sur le sujet, bien plus complexe qu’il n’y paraît car objet d’une vraie tradition au XIXème siècle, dès la naissance de la photographie…
La photographie post-mortem était une des pratiques les plus communes du 19ème siècle, dès l’apparition du daguerréotype. Aujourd’hui, ce phénomène est fréquemment incompris. L’erreur de juger ces images comme macabres -comme le fit Nicole Kidman dans le film Les Autres- a causé la perte de milliers d’images qui étaient jadis si importantes pour le processus de deuil des proches.
Pourquoi cette coutume ?
Même si la mort est toujours prégnante dans notre vie quotidienne, une grande majorité des gens rejettent la mort sans aucun argument (comme mon frère qui a l’estomac un peu fragile, huhu). Mais au 19ème siècle, les choses étaient bien différentes… Vous en avez d’ailleurs eu un p’tit aperçu dans mes précédentes bulles, sur l’Inconnue de la Seine par exemple…
En fait, l’invention du daguerréotype, en 1839, a rendu le portrait plus commun, plus accessible. Nombre de ceux qui ne pouvaient se permettre la commande d’un portrait peint, avaient par contre les moyens de s’offrir une session de photos. C’était une méthode plus abordable et plus rapide qui permit aussi aussi aux classe moyennes d’avoir un souvenir, un memento mori des êtres qui leur furent chers : les premières photographies requéraient un bon moment de pose pour que l’image soit parfaite, le temps d’exposition étant assez long. (c’est d’ailleurs pour cette raison que la première photographie qui soit représente un corps de ferme vu par la fenêtre, plutôt qu’un animal ou une personne)
“What a comfort it is to possess the image of those who are removed from our sight. We may raise an image of them in our minds but that has not the tangibility of one we can see with our bodily eyes.”
« Quelle consolation c’est de posséder l’image de ceux qui ont été ôtés de notre vue. Nous pouvons bien sûr rappeler à notre souvenir une image d’eux, mais ça n’a pas la tangibilité d’une image que nous pouvons voir avec nos propres yeux. »
–Flora A. Windeyer, in a letter to Rev. John Blomfield, November 1870
Ces photos servaient moins à se souvenir de la mortalité que des personnes décédées. C’était particulièrement courant de photographier les nourrissons ou les jeunes enfants ; à l’époque victorienne, la mortalité infantile était particulièrement élevée : sur 4 enfants, 3 mouraient avant l’âge de cinq ans… La photographie post-mortem pouvait donc être la seule image que la famille ait jamais de l’enfant défunt. Pour cette raison, le défunt était mis dans ses plus beaux atours et, parfois, photographié parmi ses proches, comme s’il dormait. On va même jusqu’à peindre des pupilles sur les paupières closes pour donner une impression de vie, et « oublier » qu’il était mort au moment de la photo… Plus tard, l’invention de la carte de visite, qui permettait plusieurs impressions d’un même négatif, fut un moyen d’envoyer des copies de la photo aux parents et amis.
Ca a été hyper populaire vers la fin du 19e siècle, surtout en Europe et aux States. On peut évoquer le cas du décès de Victor Hugo… Il fut très visité sur ses derniers jours, par toute la société mondaine qui le fit photographier (par Nadal Nadar, siouplé !), peindre… On fit même un masque mortuaire le jour même de son dernier souffle… [quelques photos sont cachées dans les liens] Cependant, cette pratique disparut -pof- lorsque la photo « instantanée » devint plus courante, même si quelques photos post-mortem ont été prises au 20ème siècle…
Regain d’intérêt
Ces dernières années, suite au développement des études historico-sociologiques, l’intérêt autour des memoriae a pas mal grandi. Plusieurs expositions furent organisées, de nombreux livres furent publiés. Pour exemple, en 1998, le Teylers Museum, un musée scientifique à Haarlem dans la « banlieue » d’Amsterdam, présenta une exposition intitulée « Naar het lijk, het Nederlandse doodsportret, 1500 – heden », grosso modo « auprès du cadavre, les portraits mortuaires néerlandais, de 1500 à aujourd’hui ». Et en France, en 2002, le Musée d’Orsay proposa « Le dernier portrait », dont j’ai déjà un peu parlé dans la bulle sur l’Inconnue de la Seine.
Quelques liens
- Haunted when it rains : Collection de photos post-mortem victoriennes ; y a eu un livre.
- Early Visual Media – The Last Look : on y donne pas mal de liens vers des galeries de post-mortem.
- Gone but not forgotten – PBS
- Thanathos : « tempus fugit, mors venit »
- Paul Frecker : une galerie très importante sur le thème
- Naar het lijk, het Nederlandse doodsportret, 1500 – heden : catalogue de l’exposition en 1998 au Teylers Museum, Haarlem, Pays-Bas.
- Le Dernier portrait : exposition en 2002 au Musée d’Orsay, Paris
Quelques bouquins
En français, je ne connais que « Post-mortem », de Joëlle Bolloch, chez Actes Sud.
Sinon, y a les deux tomes de Sleeping Beauty par the Burns Press, sur les photos post-mortem (américaines essentiellement), qui sont semble-t-il une référence en la matière…
Et… Couic !
Mais vous aussi, vous allez mourir, vous savez ! Pour vous préparer à ce destin (atroce pour les uns, pour d’autres divin, ou même inintéressant pour certains), allez voir la Death Clock afin de vous donner une idée du temps qui vous reste selon votre humeur, qu’elle soit optimiste ou sadique ! Et dans le même but, vous pouvez réfléchir à ce que vous voulez faire de votre corps après la mort, grâce à ce documentaire sous-titré fort intéressant : Thanathorama. Comme ils disent, une aventure dont vous êtes le héros mort…





