Désordre de l’esprit, désordre de l’âme, c’est ainsi que nous voyons la folie et la démence. Quoi de plus naturel alors, que de considérer les fous comme stériles, incapables de produire quoi que ce soit de spirituel ? Beaucoup se sont penchés sur la question de la folie, et en particulier les néophytes, ceux qui ne connaissent rien à la Science, à la psychologie, etc. La folie a été décrite et dépeinte par toute une armada d’artistes, écrivains comme peintres, peintres comme photographes. Mais là n’est pas le sujet de cette bulle : ne nous hâtons point ! N’est-il pas mieux, après tout, de prendre la folie comme auteur d’art avant de s’intéresser à la folie en tant que sujet artistique ?… (Peut-être pas, mais vous n’avez pas le choix de toute façon, na)

Non, être fou ne rend pas impropre à l’art ; être fou n’empêche pas d’être sensible à la beauté du monde. Si beaucoup d’auteurs ont présenté la démence dans leurs oeuvres pour en rire comme pour en pleurer, peu ont admiré les fous. Qu’y avait-il d’admirable dans cet état, qu’y avait-il d’enviable ? Peut-être simplement ceci : « ce que la folie guide est toujours beau ». C’est mon messie habituel (à peu près au même rang que wikipedia, oui oui) qui le dit, dans une de ses pièces de théâtre, Comme il vous plaira. Vous ne devinez pas qui ? Le titre ne vous dit rien ? Pas grave, ce n’est pas une de ses oeuvres les plus connues. Mais ce fin observateur de la folie sous tous ses angles, s’intéressant à son aspect tragi-comique et à ses qualités théâtrales, c’est Shakespeare. Secoue-Poire pour les intimes francophones, quoi. (impertinente, moi ? jamais !)
Mais rebroussons chemin, nous sommes remontés bien trop loin dans le temps ! L’Art des fous, on ne s’y intéressa vraiment qu’au début du XXe. Donc au revoir, seizième siècle, et merci pour tout ; plus tard, monsieur dix-septième, je suis occupé ; plus tard vous aussi, madame dix-huitième, ne vous en offensez point ; revenez demain, cher dix-neuvième ; ah ! Bonjour, jeune vingtième ! Pourriez-vous me parler un peu de cet individu que vous accueillîtes en votre ère ?…
Hans Prinzhorn
Né à Hemer, une petite bourgade allemande, en 1886 et mort à Munich en 1933, Hans Prinzhorn fut un psychiatre et historien d’art. Il est surtout connu pour avoir étudié et constitué une importante collection d’art psychopathologique. Il n’était peut-être pas le premier, mais c’est par lui que l’on a découvert la flore imaginative de ces individus en marge de la société. Il dirigeait le service psychiatrique de la clinique de l’Université de Heidelberg quand il recueillit en deux ans, de 1919 à 1921, tout un panel de dessins, manuscrits, peintures et objets créés par les patients dans l’hôpital ainsi que dans d’autres institutions, entre 1890 et 1920.
Bon ok, sa collection a -malheureusement- d’abord été présentée dans des expositions soulignant le ridicule, la laideur et le manque d’académisme de ces oeuvres (et ce, bien contre le gré du propriétaire de la collection qui était mort depuis peu). On peut d’ailleurs évoquer la fameuse exposition d’art dégénéré organisée par le régime nazi en 1937: l’art dit des fous était mis en regard avec des oeuvres d’avant-garde comme celles des expressionnistes, des surréalistes, des cubistes, etc. En somme, ces expositions-là n’avaient pas de but esthétique et culturel, c’était de grandes foires où tout un chacun venait non pas pour admirer et être inspiré par les tendances artistiques, mais pour se moquer, rire et critiquer à tout va.
Il est possible que ce fut également le premier regard d’Hans Prinzhorn sur les dessins et peintures qu’il collectionnait. Mais il est certain qu’il a changé d’avis et appris à en apprécier l’intérêt, au moins psychologique, puisqu’il alla jusqu’à écrire un livre sur le sujet. Son livre, Expressions de la Folie (ou Bildnerei der Geisteskranken comme diraient nos voisins germaniques), bouleversa le regard des artistes et de la société dès sa publication en 1922. Ces oeuvres collectées avec amour et curiosité enthousiasma, inspira et influença les artistes d’avant-garde comme Paul Klee, Max Ernst et les surréalistes… Comme quoi, cette exposition nazie avait un fond de vrai : les fous étaient bien au même niveau que les zartistes dits dégénérés !
Cette collection était emblématique d’un changement de regards et de mentalités, à l’état dormant depuis le milieu du XIXe, mais qui ne s’enclencha vraiment qu’après la première guerre mondiale. Avant, on considérait tout ce qui n’entrait pas dans le moule artistique comme pures peccadilles. Ainsi, tous les artistes français qui se voyaient refuser l’entrée aux Salons, où l’on présentait l’Art du pays, étaient assurés de vivre dans une situation précaire : ce fut le cas d’une grande majorité des Impressionnistes. Mais, petit à petit, l’on a appris à regarder l’art étranger, l’art hors des codes occidentaux, comme art à part entière. Dès les années 1800-1850, on redécouvrit les productions artistiques et artisanales de la Chine et du Japon. Au tour maintenant des arts « premiers », de l’art des fous et de l’art brut… S’il n’y avait pas eu la Collection Prinzhorn, est-ce que le Plancher de Jeannot aurait été sauvé de la destruction ? Mystère !
Depuis 2001, les œuvres de la collection sont présentées au public en permanence dans une salle de l’Hôpital psychiatrique de l’Université d’Heidelberg, avec l’organisation d’expositions temporaires. Un site en anglais et en allemand est également mis à disposition pour que les regards virtuels voient quelques unes de ces oeuvres, d’où qu’ils soient : Prinzhorn-Collection.
Quelques émules en matière d’Art des fous
- La Haus des Künstler, qui est un lieu de création artistique pour personnes atteintes de troubles psychiatriques, situé à Gugging près de Vienne (Autriche).
- Adolf Wölfli, un artiste suisse, mort à l’asile de Berne en 1930. Son docteur publia un livre sur lui un an avant les Espressions de la Folie de Prinzhorn.
- Aloïse Corbaz, une créatrice d’art brut suisse, morte à l’asile de Gimel-sur-Morges en 1964.
TOUCHSTONE,—C’est une grande pitié, que les fous ne puissent dire sagement ce que les sages font follement.
CÉLIE.—Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le peu d’esprit qu’ont les fous a été condamné au silence, le peu de folie des gens sages se montre extraordinairement.
Comme il vous plaira, de Shakespeare
15 m², 80 lignes, 1971. Telles sont mes principales caractéristiques. Que suis-je ? Non, pas la tablette de Champollion, trop petit ! Non, même pas les Tables Claudiennes ! Non, je ne suis pas un support dit « noble », même si le matériau qui me constitue l’est. Je ne suis qu’un humble plancher, porteur d’un message traversant les années et pourtant très actuel, très dérangeant. Sur mes planches sont poinçonnés les mots et les visions de Jeannot le Béarnais. Ma naissance factuelle fut en 1971 ; ma naissance au monde fut en 1993.
Mon père, ce fou
Mais je me précipite, il faut que vous connaissiez l’histoire « démentielle » de mon créateur avant de vous parler de moi. Ce serait injuste pour lui de raconter sa vie et son oeuvre en une phrase assassine… Ce que l’on fait trop souvent. Wikipédia le fait justement, ô le cruel ! Non, ça, ce n’est pas suffisant. Le Nouvel Obs, quant à lui, rend une copie plus qu’honorable, avec force détails… Ne pouvant l’égaler sans l’imiter, j’essaierai simplement de vous en conter les grandes lignes. Si vous souhaitez en savoir plus sur Jeannot, allez donc le lire. Je vous préviens, c’est une bien triste histoire… La lente descente aux enfers d’une petite famille vivant de ses cultures dans un village d’à peine plus de cent habitants. Jeannot en sera le symbole malgré lui.
Issu d’une famille béarnaise restée neutre pendant la seconde Guerre Mondiale, Jeannot s’enrôle pour l’Algérie en 1959. Il a 20 ans. De retour dans ce petit village qui l’a vu naître, il apprend que son père, un homme réputé violent, s’est pendu. Il reprend alors la ferme avec sa mère et sa sœur Paule. Mais, peu à peu, la petite cellule familiale fragilisée abandonne les cultures, chasse tout visiteur à coup de fusil et s’isole du monde.
Lorsque la mère de Jeannot et Paule meurt en 1971, ces derniers la gardent plusieurs jours devant la cheminée « pour la réchauffer ». Ils finissent par l’enterrer dans la maison, sous l’escalier. C’est le point de non-retour pour ses deux enfants qui étaient déjà au bord de la folie : Jeannot s’enferme dans sa chambre, grave ses mots et sa souffrance au couteau sur le plancher et se laisse mourir de faim. Il avait alors 33 ans. Sa sœur Paule, restée seule, s’isolera encore plus. On la retrouvera morte dans la porcherie quelques années plus tard.
Le message que je porte
La religion a inventé des machines à commander le cerveau des gens et bêtes et avec une invention à voir notre vue à partir de rétine de l’image de l’œil abuse de nous santé idées de famille matériel biens pendant sommeil nous font toutes crapulerie l’Eglise après avoir fait tuer les juifs à Hitler a voulu inventer un procès type et diable afin prendre le pouvoir du monde et imposer la paix aux guerres l’Eglise a fait les crimes et abusant de nous par électronique nous faisant croire des histoires et par ce truquage abuser de nos idées innocentes religion a pu nous faire accuser en truquant postes écoute écrit et inventer toutes choses qu’ils ont voulu et depuis 10 ans et abusant de nous par leur invention a commandé cerveau et à voir notre vue a partir image rétine de l’œil nous faire accuser de ce qu’il nous font à notre insu c’est la religion qui a fait tous les crimes et dégâts et crapulerie nous en a inventé un programme inconnu et par machine à commander cerveau et voir notre vue image rétine œil… nous faire accuser nous tous sommes innocent de tout crime tort à autrui nous Jean Paule sommes innocents nous n’avons ni tué ni détruit ni porte du tort à autrui c’est la religion qui a inventé un procès avec des machines électroniques à commander le cerveau sommeil pensées maladies bêtes travail toutes fonctions du cerveau nous fait accuser de crimes que nous n’avons pas commis la preuve les papes s’appellent Jean XXIII au lieu de XXIV pour moi et Paul VI pour Paule l’Eglise a voulu inventer un procès et couvrir les maquis des voisins avec machine à commander le cerveau du monde et à voir la vue image de l’œil fait tuer les juifs à Hitler ont inventé crimes de notre procès
Mes aventures
Après que cette antiquaire ait posé ses yeux doux sur moi, j’ai beaucoup bourlingué. Des centaines, des milliers d’yeux ont caressé mes lettres. J’ai même posé pour des photographes, c’est dire ! J’ai été d’abord acquis par l’oncle de ma chère brocanteuse, le Docteur Roux, psychiatre retraité et collectionneur de ce que l’on appelle aujourd’hui « art brut ». Il a vu en moi un exemple criant de l’Art des fous. Malheureusement, il ne m’a pas gardé bien longtemps. Il me céda -Le traître ! L’infidèle !- au laboratoire Bristol-Myers Squibb.
Je n’en fus pourtant pas longtemps mortifié, puisque dès lors je fus régulièrement exposé. Mes lettres de noblesse furent acquises par ci par là, en octobre 2005 à la Bibliothèque nationale de France notamment. J’ai été convoitée -oh, douce sensation du désir !- par la Collection de l’art brut de Lausanne (Suisse), mais finalement l’Hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris me reçut, en grande partie grâce à la passion débordante du professeur Jean-Pierre Olier, chef du service hospitalo-universitaire. Il prétend qu’il souhaitait m’exposer pour combattre la honte et les préjugés qui pèsent sur les maladies mentales, mais il n’en pense pas moins sur mes charmes…
Peu de temps après l’avoir rejoint (le 2 juillet 2007), d’excellentes photographies de moi dans mes plus beaux atours furent affichés à la Maison Européenne de la Photographie. N’en doutons pas un instant, le Réquisitoire de Martin d’Orgeval est une lettre d’amour brûlante à ces lettres incisées dans ma chair… Aujourd’hui, je me consacre à ma tâche à l’hôpital Sainte Anne en m’exposant à tous les passants sur la rue Cabanis, dans le 14e arrondissement.
Les voix qui me prêtèrent leurs mots
- Wikip’ : Le plancher de Jeannot
- Nouvel Obs : Oeuvre d’un fou ou d’un artiste ?
- Parisist : La BNF expose la folie
- Animula Vagula : Le plancher de Jeannot
- Rue 89 : A l’hôpital Ste-Anne, la folie brute du plancher de Jeannot (eh ! Je ne suis pas fou, moi !)
- Maison Européenne de la Photographie : Réquisitoire
Enfin nous soufflons là la troisième bulle sur la cécité et la peinture. J’avais dit dans l’opus précédent que ce serait un peintre aveugle de naissance. Or, quand on voit l’oeuvre d’Esref Armagan, on a parfois du mal à croire qu’il l’est vraiment ! Le choix des couleurs, les formes plutôt précises, la composition des paysages et surtout la perspective – certes légèrement faussée, mais perspective tout de même ! je vous laisse juger.
Malheureusement nombre des photographies des oeuvres du sieur sont assez médiocres, très détériorées.
Cependant, malgré ces défauts indépendants de la volonté de l’artiste et de l’auteure,
on peut toujours juger de la qualité du tableau.
Mais qui est-ce ?
Esref est né aveugle dans un des quartiers les plus pauvres d’Istanbul en Turquie ; c’était en 1954, ce qui veut dire qu’il a aujourd’hui cinquante-quatre ans. A l’instar de Neil Harbisson et Bernard Petruzziello, il s’est intéressé aux arts visuels très tôt : il a empoigné le crayon et fouaillé le papier très jeune, dès ses six ans. Vers ses dix-huit ans, il se tourna vers la plume et la peinture à l’huile sur du papier pour affiches ensuite. Mais cette technique était assez contraignante car après avoir peint une couleur, il devait attendre un ou deux jours pour que la peinture sèche avant de passer à la couleur suivante. Enfin il découvrit, il y a une dizaine d’années, les peintures acryliques à séchage rapide qu’il pouvait peindre directement sur la toile. Il commença à peindre pour son propre plaisir, sa curiosité et la satisfaction de savoir que ce qu’il créait, sans l’aide d’autrui, pouvait correspondre à la réalité.
Nul cyborg, nulle aide à ses côtés ; ses mains sont ses yeux. Quand il dessine, il utilise sa main droite pour tracer les lignes et imprimer des formes sur une feuille de papier qui sera ensuite placée sur une plaque d’ardoise. De façon simultanée, il touche les traits tout juste formés avec sa main gauche. lorsqu’il peint, il pose les couleurs, qui sont alignées dans un ordre précis pour qu’il puisse toujours trouver la teinte désirée sans hésitation.
Y a un truc là, non ?
Vous n’êtes pas les seuls à ne pas être convaincus. La particularité d’Esref rend non seulement les voyants (et les voyantes, comme Madame Irma ?) perplexes, mais également les personnes aveugles et les thérapeutes travaillant dans le domaine, que ce soit des ophtalmologues, des neuro-ophtalmologues, des neuro-psychiatres et des neuro-thérapeutes). C’est que notre Esref est un petit bijou ! En effet, quiconque tente d’analyser son cas de façon rationnelle ne peut s’empêcher d’être sceptique : c’est impossible ! Doit y avoir un truc ! Il y a forcément quelqu’un qui l’aide en cachette ! peut-être qu’il n’est pas vraiment aveugle de naissance ?… And so on, comme diraient nos amis les rosbifs.
Une véritable armada de spécialistes l’ont ausculté, testé, étudié. Tous ont la même conclusion : « Il place et représente l’espace avec aisance, ses détails sont précis et plein d’informations visibles telles que les camaïeux de couleurs, les effets de clair-obscur, la réfraction de la lumière, les contrastes et la perspective. » Et de montrer de façon tacite leur opinion : « C’est impossible ! ». Lorsqu’on interroge l’intéressé, il répond qu’il a appris tout cela, non pas avec un professeur, mais grâce aux commentaires de ses amis et connaissances. Il confie ainsi que lorsqu’il a étudié les ombres, il pensait à l’origine que l’ombre d’un objet rouge était forcément rouge, avant qu’on lui dise que non.
De ce fait, on s’est penché sur son cerveau pour analyser les connections qui s’y faisaient lorsqu’il dessinait. Un article du New Scientist (en anglais, spa ma faute) nous décrit avec force détails la procédure, évoquant également une expérience tentée par John Kennedy, qui est un psychologue de l’université de Toronto et non pas le défunt président des Etats-Unis. En voici la teneur :
Kennedy proposa une batterie de tests à Esref Armagan. Par exemple, il lui présenta des objets solides qu’il pouvait toucher : un cube, un cône et une balle alignés. il lui demanda de les dessiner. Ensuite, il lui demanda de le refaire dans des positions différentes : en face des objets, au dessus, à leur droite, à leur gauche. Esref devait ensuite dessiner deux rangées de verres s’éloignant vers l’horizon. Représenter ce type de perspective est ardu, même pour une personne qui voit parfaitement. Et enfin, lorsqu’il le pria de dessiner un cube, puis de le tourner sur la gauche, et encore plus à gauche, notre Esref dessina une scène avec les trois cubes. Fort étonnamment, il le fit dans une perspective à trois points, montrant par là une connaissance parfaite de la façon dont les lignes horizontales et verticales convergent en des points imaginaires à l’horizon. « J’avais le souffle coupé », dira Kennedy par la suite.
Kennedy a beaucoup travaillé sur les arts visuels perçus par les aveugles et malvoyants. Il avait montré dans ses travaux que les personnes aveugles de naissance peuvent percevoir des dessins linéaires de la même façon que ceux qui ne le sont pas. Ils comprennent et peuvent dessiner en trois dimensions. En fait, les enfants aveugles apprennent à dessiner de la même façon que les enfants qui voient. Mais on ne leur en donne pas assez l’opportunité. Même chose pour la perspective : « la géométrie directive est commune à la vision et au toucher », indiquera-t-il : après tout, pourquoi les bébés ne se contentent pas simplement de regarder les objets ? Pourquoi ont-ils ce besoin irrépressible de tendre la main vers les objets ? Pour mieux en appréhender la structure et la position dans l’espace.
Ah, le mystère du cerveau !
Ne perdons tout de même pas de vue (ah ah) le sujet principal de l’article du New Scientist : le scan cérébral d’Esref Armagan au Centre pour la Stimulation Cérébrale Non invasive à l’hôpital Beth Israel Deaconess de Boston, en Juillet 2004. Quelle en fut la conclusion ? Quelles sont les différences ? Les chercheurs souhaitaient mieux comprendre la plasticité neuronale du cerveau, en sachant que chez les aveugles, le cortex « visuel », c’est-à-dire la partie du cerveau qui interprète les informations oculaires ne reste pas amorphe. Ils avaient notamment remarqué que les lecteurs assidus de braille réutilisaient cette zone pour le toucher, et que d’autres l’activaient pour des tâches de mémorisation verbale.
Pourtant, lorsqu’ils analysèrent les résultats, ils virent que le cortex visuel d’Esref s’activait lorsqu’il dessinait, mais presque pas pour la mémorisation verbale. En somme, le déploiement des zones visuelles inutilisées dépendrait, jusqu’à un certain point, de l’individu et ses besoins cérébraux. Le plus étrange dans l’analyse du scan cérébral était de quelle façon le dessin activait le cortex visuel d’Esref. En effet, il est aujourd’hui bien connu que lorsque quelqu’un qui voit tente d’imaginer des scènes ou des objets, il utilisera les zones du cortex visuel qui s’activent lorsqu’il voit, à un degré légèrement moindre. Créer ces images mentales est très similaire à voir ces images en plus faible. Or, quand Esref imaginait les objets qu’il avait touché, ce phénomène avait lieu. Par contre, lorsqu’il dessinait, son cortex s’activait comme s’il voyait : quiconque regarderait son scan sans connaître le contexte serait persuadé de regarder le scan de quelqu’un qui voit…
N’est-ce pas beau, ça ? Ce n’est pas pour rien que notre bon gars est célèbre en sa patrie et plutôt réputé dans le monde. Bon, son aura ne va pas encore jusqu’en France ; je n’ai vu aucun article francophone sur lui. Encore un sujet où les anglosaxons sont gâtés, grrrr. Pour en savoir plus, vous pouvez musarder sur les liens suivants :
- Senses special: The art of seeing without sight. Article du New Scientist.
- The blind painter and the Cartesian Theater. Article d’Ars Technica sur les scans cérébraux autour de la vision et de la cécité.
- Old Brain, new tricks. Article du Boston Globe sur l’analyse cérébrale d’Esref Armagan.
- Esref Armagan – Site officiel du peintre-cobaye
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Précédents opus :
« Daltonien, ok c’est une forme de cécité, mais nous ce qui nous scierait vraiment ce sont des aveugles peintres ! » Bah, pas de problème, mes cocos, ceux de la fournée du jour le sont ! Tendez donc l’oeil, à défaut de l’oreille (je ne fais pas de podcasts) sur ce qui va suivre…
Abstraction : Bernard Petruzziello
Le seul du lot à avoir eu une formation d’artiste avant de perdre la vue graduellement ; il fut d’ailleurs professeur de dessin et de peinture dans une université américaine. Il nous explique son travail avec chaleur :
On a découvert que j’étais atteint de rétinite pigmentaire (maladie génétique dégénérative de l’oeil) dans les années 70. Aujourd’hui je ne peux plus voir, mais je me rappelle toujours clairement des couleurs. Quand j’ai perdu la vue, j’ai essayé d’autres formes artistiques telles que la sculpture et les arts du textile, mais ma vraie passion c’était la peinture. Avec ma cécité, ma technique picturale avait aussi changé. Mes oeuvres sont évidemment plus abstraites, mais le changement est plus profond que ça : mes peintures me semble plus « libres » aujourd’hui. Avant, j’avais l’impression qu’il fallait que j’adhère aux « règles » de la peinture. Maintenant, avec l’aide d’autres artistes et mon épouse, je mélange moi-même les couleurs, je mesure la toile, et je pense aux couleurs à utiliser. Mes oeuvres sont beaucoup plus émotionnelles aujourd’hui.
Quand je regarde ses oeuvres, dont une partie est visible là, je trouve qu’il y a une certaine empreinte japonisante: le geste est souple, précis… Et ce, même s’il a aujourd’hui 73 ans ! Si vous souhaitez lire un témoignage plus détaillé et que vous avez le bonheur d’être anglolecteur (il faut, dans ce monde impitoyââââbeul où nous vivons!), c’est sur Art beyond sight museums : il y a une interview de lui, réalisée par un journal du Massachussetts en 2005.
Réalisme : Lisa Fittipaldi
Autant Bernard Petruzziello penche plus vers l’abstraction, autant Lisa Fittipaldi tend vers le réalisme*, à tel point que les collectionneurs ont du mal à croire qu’elle est aveugle. L’image qui illustre cette bulle représente d’ailleurs une de ses oeuvres, afin que vous puissiez juger…
Mais voyons donc un peu son expérience : Lisa a commencé à peindre en 1995, deux ans après avoir perdu la vue. Elle réalisa ainsi que les principes artistiques qu’elle assimilait dans son atelier lui fournissaient une méthode pour comprendre le monde tri-dimensionnel qu’elle ne pouvait plus voir, et donc mieux y évoluer. Mais ça n’a pas été une sinécure : elle n’avait jamais appris à peindre avant de perdre la vue, ce qui signifiait qu’elle devait tout apprendre à partir de zéro. Bonjour le boulot ! Surtout, l’enseignement autour de la peinture est basé essentiellement sur une éducation visuelle. Elle a donc écouté des centaines de livres sur cassettes, visité des musées avec son mari (une chose qu’elle n’avait jamais pris le temps de faire quand elle voyait encore)…
Elle assimila ainsi chaque aspect artistique un à un, maîtrisa de nouvelles théories et techniques en l’adaptant à son utilisation personnelle. (On a là une autre différence avec Bernard Petruzziello : elle touche à plusieurs styles de peinture : aquarelle, peinture à l’huile, ou mixed media, tandis qu’il préfère le graphite et la gouache.) Cependant, le plus important pour elle, semble-t-il, est d’avoir une compréhension profonde de la théorie des couleurs. En effet, cela lui a permis de passer outre son besoin de sentir la consistance de la peinture pour savoir quelle couleur elle utilisait. Ceci fait, elle put abandonner les oeuvres abstraites -même si elles étaient très colorées-, et passer aux natures mortes, aux paysages, et finalement aux peintures figuratives complexes (par exemple, une vue de Paris en décembre).
Lisa Fittipaldi est une femme très active, très dynamique : en plus de ses activités artistiques, elle fait des conférences et des démonstrations ; elle dirige en outre the Mind’s Eye Foundation, une organisation à but non lucratif qu’elle a fondé en 1999 pour fournir des technologies informatiques adaptés aux enfants aveugles, malvoyants et sourds. Clap clap pour la dame ! Vous pouvez, si vous le souhaitez (je ne vous mets pas le couteau sous la gorge), lire son autobiographie, en anglais A brush with darkness, en allemand Berühre das licht, mais pas encore en français.
Relief : John Bramblitt
John Bramblitt, c’est celui dont on a le plus parlé dernièrement… Je peux citer une dizaine de blogs ou ezines qui l’ont, ne serait-ce que mentionné ! Mais qu’a-t-il de plus que les deux précédents ?… Le relief ! Eh oui, mes p’tits, c’était pas si évident!
John a perdu la vue il y a quelques années, suite à une crise d’épilepsie. Forcément, sur le coup, il était en rage contre tout et tout le monde… Mais un jour il se souvint comment peindre calmait sa mère, et se dit que ça pouvait peut-être marcher pour lui. Bien sûr, avant de devenir aveugle, il avait songé à apprendre, mais il n’avait jamais sauté le pas en pensant qu’il serait peut-être une brêle. Après l’être devenu, là, sa perspective avait complètement changé (forcément). Il s’est alors dit « eh bien, si je suis nul pour ça, au moins je n’aurai pas à regarder, donc c’est pas plus mal que j’essaie un coup ! »
Evidemment, comme Bernard et Lisa, il ne peut pas voir, ni formes, ni couleurs… Il développa alors un procédé qui lui permettrait de peindre au toucher. Les couleurs sont différentes au toucher : le blanc est épais et le noir légèrement liquide, donc quand il veut du gris, il mélange les deux jusqu’à ce que la texture soit bonne. Certains types lui ont dit que c’était impossible, mais aujourd’hui on n’a qu’à voir une de ses peintures pour en réaliser la beauté. Vous pouvez être surpris en voyant certaines de ses portraits représentant des personnes vertes et roses, mais il s’explique :
« Quand je passe les mains sur un objet et que je sens leur texture, je pense aux couleurs de peinture qui ont une texture similaire. Je sais que la peau d’un individu n’est pas rouge ou bleue, mais parfois je le ressens comme ça, et c’est pour cela que je pense que la peinture m’a donné une façon très spéciale de voir le monde. »
Comme disait si bien le Texas Country Reporter, à l’origine du buzz :
« Vous pouvez dire que c’est fou, que c’est courageux, que c’est un exemple d’ambition aveugle. Pour John, c’est au contraire vraiment simple : l’épilepsie lui a pris la vue, mais n’a pas changé le fait que cet aspirant-auteur a des histoires à raconter. Vision ou pas vision, certains rêves ne disparaissent pas si facilement. »
…On les applaudit bien fort !
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- Précédent opus – Neil Harbisson et son Eyeborg.
- Dans le prochain opus – un peintre aveugle de naissance… Pouvez-vous deviner de qui il s’agit ? [cliquez ici si vous trouvez pas ou que vous avez la flemme, hinhin]
Il y a des choses qui semblent inconcevables pour le passant : un sourd musicien ? un peintre aveugle ? Un orateur muet ? Un rouleux danseur ? Non, que nenni ! Ces choses ne sont pas impossibles, ces choses ne sont pas insurmontables… Déjà, il faut se rappeler qu’on ne peut jamais généraliser toute catégorie de handicap. En effet, il y a d’innombrables gradations : ceux qui le sont de naissance, ceux qui le deviennent, ceux qui sont lourdement handicapés, ceux qui le sont légèrement… Sans parler des subtilités, des variantes. On le verra ici dans le cas des peintres aveugles ; j’espère que vous verrez les choses d’un autre oeil après ça…
Neil Harbisson
D’abord, penchons-nous sur le cas d’un peintre daltonien (bah oui, c’est une forme de cécité, vous savez). On en a beaucoup parlé chez les anglosaxons -comme d’hab, c’est eux qui sont à la pointe de l’info…- il y a deux mois : en effet, Neil Harbisson, le jeune artiste britannique en question, est officiellement le premier « cyborg » au monde.
Pourquoi ça ? Neil -oui, je l’appelle Neil, c’est plus intime- ne peut voir qu’en nuances de gris, du fait de son handicap, une forme de daltonisme assez rare, appelée achromatopsie, qui empêche la distinction des couleurs. Il a appris à peindre avec une palette de couleurs complète en « écoutant » les teintes qu’il ne peut voir, grâce à un système, l’Eyeborg (on peut le voir sur la photo ci-dessus), qui convertit 360 couleurs en sons différents (excepté le noir, le blanc et le gris qu’il peut voir par lui-même). Il dit aujourd’hui que quand il peint, c’est comme s’il composait de la musique sur un canevas. Sympa, non ?
Bon, bien sûr, l’Eyeborg n’améliore pas sa vue, mais lui permet d’avoir une vision plus fine de son environnement. Grâce à cet outil, il a pu monter sa première exposition londonienne ce mois-ci, présentant des scènes urbaines colorées alors que jusque là il ne peignait qu’en noir et blanc. En outre, interviewé par The Underwire, Neil expliquera que ça a changé plus que son appréciation artistique :
« Je ne savais pas que la couleur était partout, à tant d’endroits. Je vois toujours en noir et blanc, mais je me rappelle avoir été très ému la première fois que j’ai « perçu » de la couleur. C’était du rouge. C’est encore aujourd’hui ma couleur préférée. »
Il faut tout de même remarquer que l’Eyeborg est fait sur mesure pour Neil, car il a eu une éducation à la fois artistique et musicale : il jouait du piano quand il était p’tit. Ca l’a certainement aidé à assimiler les sons et à les interpréter rapidement.
L’Eyeborg
Comment a-t-il obtenu cet Eyemachin, me demanderez-vous (j’espère) ? Il y a trois longues longues années, il rencontra un beau jour Adam Montandon, un expert en cybernétique qui était venu dans son université faire une conférence. Celui-ci, après avoir entendu parler de not’jeune artiste de 25 balais, accepta le défi de lui permettre de peindre en couleur.
Montandon se creusa la cervelle pour déterminer comment coder différentes couleurs sur différentes fréquences. Pour être plus claire, la lumière « vibre » plus rapidement quand elle est violette et plus lentement quand elle est rouge. Ca va, vous suivez ? Bon, évidemment, la première mouture de l’Eyeborg était pas tip-top, Neil ne pouvait « entendre » que six couleurs.
Qu’est-ce que c’est, techniquement ? L’Eyeborg, fabriqué par la compagnie de design de Montando, HMC Interactive à Plymouth, est une caméra digitale qui lit les couleurs placées directement en face de son « oeil » ; elle est connectée à un ordinateur portable qui convertit les ondes lumineuses en ondes sonores et renvoie le « son » de chaque couleur à une oreillette. Montandon espère que le système sera un jour aussi petit qu’un lecteur MP3.
Projet « Les couleurs capitales de l’Europe »
Harbisson a voyagé à travers l’Europe pour ses peintures urbaines, visitant l’Espagne (il vit à Barcelone), le Portugal, la Suisse, l’Autriche, la Slovaquie, l’Hongrie et la Croatie ainsi que le Royaume-Uni. (Et la France, c’est du poulet ??). Il a tendance à sélectionner et peindre ce qu’il voit comme étant les couleurs dominantes d’un lieu dans ses vues urbaines.
Mais pourquoi est-il si fasciné par les villes ? Il le dit lui-même :
« Je voulais aller dans les villes car les gens avaient l’habitude de me dire qu’elles étaient grises et monotones. Ce n’est pas le cas : elles sont très colorées. »
D’ailleurs, il applique carrément sa remarque dans divers projets et expositions. Dans l’article du Times Entertainment, vous pouvez d’ailleurs avoir un aperçu des oeuvres exposées actuellement à Londres.
Mais, un de ses projets en cours m’intéresse tout particulièrement : Depuis août 2007, il visite les 45 capitales européennes avec sa comparse Moon. Leur but est de trouver les couleurs spécifiques de chaque ville, pour les représenter sous forme de carré composé de deux triangles de couleurs différentes. Ainsi, Neil se baladait partout avec son Eyeborg, tandis que Moon, choréographe et danseuse, portait une paire de lunettes téléidoscopiques qui lui permettait de ne voir que des couleurs, pas de formes. J’aurais voulu les croiser, ça devait être marrant…
Quoiqu’il en soit, les résultats sont intéressants, même si encore inachevés. Par exemple, Lisbonne est jaune clair et turquoise ; Vienne, doré et rose ; Sarajevo, camomille et citron… Je suis curieuse de voir comment ils mettront en scène leur bilan !
Pour en savoir plus (en anglais)
- Le blog de Neil Harbisson
- le projet sur les couleurs urbaines avec Moon (en catalan, espagnol et anglais)
- L’article de Wired
- L’article de Times Entertainment
- L’article de Neatorama
MAJ du 08 juin 2008 Le blog de Neil Harbisson est devenu un site à part entière avec toute une partie portant sur l’Eyeborg… Vous pouvez même écouter le son de certaines couleurs !
L’audioguide est mort, vive le guide multimédia ! Ainsi titrait Zarathoustra Artclair. Qu’est-ce qui provoque un élan aussi passionné, un titre aussi enthousiaste ? Le guide multimédia que le Louvre vient de sortir. Mais qu’a-t-il de particulier ? Lisons donc la brève :
Dans le cadre du renouvellement de ses offres de médiation culturelle, le musée du Louvre propose à ses visiteurs un guide multimédia, loué de 2€ à 6€. Vivre avec son temps ! Un souci permanent pour le plus grand musée du monde, désireux de faciliter le confort de ses visiteurs. Dans cette optique, le musée du Louvre a décidé de remplacer ses traditionnels audio guides par des guides multimédias. Equipés d’un stylet, ces véritables petits ordinateurs personnels proposent en huit langues (dont la langue des signes) un choix de douze parcours interactifs, dont un pour les enfants et trois destinés aux handicapés. Pour les visiteurs les plus rebelles, le guide multimédia offre la possibilité de déambuler librement et de taper le numéro de l’œuvre qui les intéresse pour écouter le commentaire enregistré. Et sans risque de trop se perdre, puisque les plans du musée permettent de se localiser facilement, en attendant qu’une fonction GPS ne soit développée par la suite !
Vous pourriez me dire que voilà une grande nouvelle tout à fait réjouissante… Sur ce point-là, je ne vous contredirai pas : voilà effectivement une grande nouvelle qui marque un tournant dans l’histoire de guides électroniques (bien que ce tournant aie déjà été amorcé depuis quelque temps déjà, mais discrètement, trop discrètement). Cependant, je trouve tout de même à redire. D’ailleurs, Miss Cultura a déjà fait un article sur le sujet… Je ne ferai que rajouter mon humble point de vue à la pile.
Brève histoire des audioguides
Les audioguides existent depuis la nuit des temps depuis longtemps. L’idée était de permettre la visite guidée d’un site touristique à son propre rythme, au moyen d’un outil portable délivrant des commentaires sur le lieu et/ou les objets. D’abord sous forme de lecteurs de cassettes portatifs, les audioguides ont dès le départ privilégié le son, comme leur nom l’indique bien. Ce n’est que depuis 2 ou 3 ans que nous commençons à voir apparaître des visioguides, ou guides électroniques visuels… Il était temps ! Avant ceux-ci, on a vu passer les audioguides automatiques à déclenchement via infrarouge (les plus fréquents aujourd’hui), les audioguides MP3 (depuis 1997) et même des audioguides intégrant un GPS afin d’adapter le commentaire à l’endroit où se trouve le visiteur…
Mais, voyant les ordinateurs évoluer, les téléphones portables devenir de vrais petits ordinateurs portables, les PDA (Personal Digital Assistant) foisonner, il devenait urgent de rendre les audioguides plus attractifs, plus adaptés à un public friand de gadgets high tech… D’où la naissance du concept de VDA (Visitor Digital Assistant), dont on voit, avec le guide multimédia du Louvre, un exemple éclatant.
Les audioguides étaient déjà un bon début pour l’autonomisation des visiteurs, qui ne voulaient guère ressembler à un troupeau de japonais mitraillant par ci par là (Japonais, ne vous offensez pas, ce n’est là qu’une image). Mais… Il y a un mais ! Ceux-ci pénalisaient tout particulièrement certaines catégories de la population. Les personnes âgées un peu dures de la feuille et à la vue baissante -voire chutante- ; les aveugles, qui ne pouvaient pas savoir où étaient les oeuvres assorties d’un commentaire sur audioguide et donc sélectionner leur numéro… Quoique les audioguides avec GPS répondaient déjà en partie à ce souci… Il fallait cependant également adapter le commentaire au handicap, pour ajouter une description détaillée de l’oeuvre, avec indication de l’existence d’une reproduction éventuelle sur le parcours tactile. Enfin, dernier handicap, mais non des moindres : la surdité… Avec l’audioguide apparaît une grande frustration pour ces personnes qui voient tous leurs congénères enfermés dans leurs bulles sonores fort informatives et doivent, eux, se contenter de descriptions écrites fort sommaires comme c’est souvent le cas.
Quelques solutions
les audioguides adaptés
Pour les aveugles, les enfants et les personnes âgées, il existe sur certains sites touristiques des audioguides adaptés, assortis d’un parcours destiné à chaque public -car il n’y a pas UN public uniforme et homogène, mais DES publics qui réclament des informations différentes.- Dans le cas des aveugles, un parcours prédéterminé est indiqué au sol, avec signal quand l’individu passe à côté d’une oeuvre, tactile et/ou commentée. C’est le cas au Louvre, avec la salle tactile sponsorisée par Orange, ou encore à la basilique Saint-Denis -la première église gothique de France, respect les mecs !-, gérée par Jacqueline Maillé qui, lors de la rencontre-débat sur le patrimoine et le handicap (compte-rendu détaillé chez Sirtin), a présenté une vidéo tout à fait intéressante sur les réflexions engagées en matière d’accessibilité du lieu.
Les MP3
Les audioguides fournis par les musées sont souvent critiqués par leur ton monocorde, leurs références parfois considérées comme pédantes, etc. Ils ne font pas l’unanimité… En outre,il faut souvent débourser, en plus du prix de la visite, pour avoir un audioguide. Et ce n’est pas apprécié…
D’où la mise en place de sites de mp3 téléchargeables avant visite. Pour exemples francophones, vous pouvez aller voir sur Podioguide et Iaudioguide. Ce ne sont peut-être pas les références en la matière, mais je ne peux juger de la qualité du contenu.
Les visioguides
Expérimentés depuis peu, notamment à la basilique St Denis susmentionnée et aujourd’hui au Louvre, les visioguides sont encore très rares. En outre, ils proposent -quasi ?- uniquement des vidéos en LSF (Langue des Signes Française). Quid de la Langue des Signes internationale ? Quid de la LPC (Langue française Parlée Complétée. C’est exactement ce que son nom indique : un complément à l’accès à la langue française par une visualisation de la phonétique. De cette manière, on facilite la lecture labiale), quid donc de la LPC ? Notons par ailleurs qu’une grande majorité de personnes sourdes oralisent et ne maîtrisent ni la LSF, ni la LPC… Quid pour eux ? Les vidéos ne sont pas accompagnées de sous-titrage…
On le voit, la voie est tracée sur le plan, il reste à défricher la cambrousse pour mettre la route.
Ipods : la solution ?
Avec l’Ipod-mania, on s’est parfois demandé si l’ipod ne serait pas la solution pour dynamiser les guides électroniques, puisque proposant son et vidéo dans un packaging attractif. (qui n’a pas craqué sur l’ipod juste parce que c’est joli ?) Cette option a d’ailleurs été un peu évoqué sur le carnet d’Ana. (et sur la photo ci-dessus, on peut voir une visiteuse du Musée d’Histoire de Bern, Suisse, munie d’un ipod…)
C’est une option intéressante, mais il existerait toujours un problème : les aveugles ne pourraient pas y avoir accès (à cause de l’absence de relief des touches notamment) et devraient se contenter des audioguides à touches « vétustes » des musées. Ce ne peut donc pas être le futur guide électronique universel…
Conclu !
Les guides électroniques se bonifient avec le temps, mais s’ils est une chose qu’ils ne remplaceront pas avant un bon moment, c’est l’intérêt des interactions et des échanges avec les guides professionnels qui, eux, s’adaptent à leur public, ont une voix plus passionnée, répondent aux questions… Et vous savez quoi ? Il existe des guides handicapés, comme Nicolas Caraty [voir interview à la date du 15 novembre], guide aveugle au musée d’Aquitaine à Bordeaux.
Bernardino avait bien des soucis. Aspirant-peintre né vers 1458 à Pérouse, il vivait à une époque et dans une région où la grazia des oeuvres d’art s’accordait à la beauté ou à la grâce de son auteur. Or, beau, il ne l’était pas : petit, sourd, pas très sexy… Tel est le portrait que faisait de lui Vasari, dans son ouvrage sur les vies des peintres et des artistes (si on voulait définir ce livre, on dirait que c’est une sorte de Paris Match de la Renaissance : Vasari y racontait tout ce qu’il pouvait trouver sur les artistes qui lui étaient contemporains, suivant le précepte plutôt populaire « Dis-moi comment tu vis, je te dirais ce que tu fais et si tu es un grand artiste« ).
Mais voilà, Bernardino avait la gnaque : il prit le mors aux dents et s’est jeté à (petit) corps perdu dans la peinture. Il fut élève du Pérugin, aux côtés de Raphaël ; il devint peintre des Papes, un titre auquel peu d’artistes peuvent aspirer, même s’il demeura dans l’ombre de Raphaël, l’Artiste par excellence ; ses oeuvres sont aujourd’hui largement exposées dans d’éminents lieux culturels, tels que la Galerie du Vatican, L’Ashmolean Museum d’Oxford, le Louvre de Paris, la Pinacoteca Ambrosiana de Milan. Non, décidément, si Bernardino il Betto, alias il Pinturicchio – ou Pintoricchio selon les sources- (c’est-à-dire le petit peintre… Décidément, on ne pouvait pas le laisser tranquille avec ça), avait bien des soucis, il les a dépassé au delà de toute espérance. Mort à Sienne en 1513, on peut gager qu’il est bienheureux où qu’il repose.
Mais quelles sont les particularités de l’oeuvre de Bernardino ? Déjà, un grand soin apporté aux détails et aux couleurs, préoccupation très proche de celle de son maîmaître le Pérugin. Mais ça, ça se retrouve dans les oeuvres de chacun de ses élèves, à tel point que les premiers travaux de Raphaël, de Bernardino il Pinturicchio ou de Lo Spagna [eng] se confondent parfois : on n’est pas tout à fait sûr de qui a fait quoi. Une fois formés, leurs styles particuliers s’affirmèrent, tout en gardant une filiation au Pérugin.
Ensuite, on peut également remarquer que notre bon Bernardino est un des premiers à utiliser la perspective dans ses tableaux, plutôt que de superposer les personnages les uns sur les autres, avec une mise en proportion instinctive mais erronée. Sur ce point, je vous conseillerai plutôt d’aller lire On n’y voit rien et Histoires de peintures, de Daniel Arasse, dans lequel on s’intéresse notamment à l’histoire de la perspective au fil des siècles, en évoquant notre brave gars et une de ses oeuvres les plus remarquables, Jésus-Christ parmi les docteurs.
Enfin, portez votre attention sur le croisement des regards, les lignes directrices de ses oeuvres, et surtout les gestes de chacun des personnages. Sur cet aspect, on pourrait presque dire que sa surdité lui a donné une certaine originalité. D’ailleurs Léonard de Vinci soulignait dans ses écrits théoriques sur l’art l’intérêt de l’étude de l’expression gestuelle et mimique des sourds, « ces maîtres du mouvement », afin de réintégrer la vie dans l’art pictural renaissant, considéré par certains contemporains comme un peu trop figé… Il fallait mettre du mouvement et des airs naturels pour donner l’impression que la peinture vivait sa propre vie.
Remarquez, quand on parle d’artistes sourds avant le XVIIIème siècle, il n’y en a pas pléthore… Mais un truc à noter est que tous ceux qui furent dignes d’être mentionnés dans les écrits étaient des barbouilleurs. En plus du petit Bernardino, il y a un peintre issu de la noblesse romaine dans l’empire d’Auguste, Quintus Pedius [eng], et un fougueux espagnol, Juan Fernandez Navarette, alias el Mudo, le Muet -pas étonnant, en ces temps-là, l’oralisation n’était pas encore au point et l’écrit n’était pas universel… Ces artistes ne communiquaient alors que par gestes-. Du premier, aucune oeuvre ne nous a rejoint et il ne nous reste que de vagues détails sur sa vie. Du second (né en 1526, mort en 1579), nous savons qu’il a été formé en Italie, par le Titien, ce qui lui donnera le surnom de « Titien espagnol », et qu’il est devenu soit sourd, soit muet, soit les deux, à l’âge de trois ans. Il fut peintre du roi Philippe II et travailla essentiellement à la décoration de l’Escurial, le monastère royal.
Comme quoi, la grazia di manera (ou beauté du geste créateur, grosso modo) peut aussi toucher les bouchés… D’ailleurs, notre petit peintre Bernardino est sur le devant de la scène à Pérouse, sa ville natale, en ce moment pour le 550ème anniversaire de sa naissance ! Du 2 février au 29 juin à la galerie nationale de l’Ombrie, la quasi-totalité des panneaux aujourd’hui connus sont réunis.
Une autre ville où il est particulièrement honoré, c’est Sienne où il est mort : l’été dernier elle a mis en place des visites guidées en langue des signes (internationale ou italienne ? Je ne sais), du fait de l’affinité de la ville avec les personnes sourdes, artistes ou non. Ce serait la première ville d’Italie à mettre cela en place… Et pour ça, je dis bravo ! Mais un petit reproche tout de même : et pour les sourds qui ne jactent pas la langue des signes ?… Ceux-là ne sont pas une minorité pourtant. (et puis, j’en fais partie, bouhouhouh pensez à moi)
Pour les anglolecteurs qui veulent en savoir plus sur il Pinturicchio et Navarrete
- il Pinturicchio, sur Wikipedia
- il Pinturicchio, sur le site de la Fondation Margaritelli
- Juan Fernando de Navarrete sur Wikiped’ itou
- l’exposition sur le Pintoricchio à Pérouse (plus de détails sur le site d’ANSA)
- Sienna is the first city to give tours to the deaf, d’après Intoscana
(désolée pour les non-anglolecteurs, les infos sur ces deux gars sont affreusement pauvres en français…
Vous pouvez tout de même aller lire l’article sur les petits maîtres, publié dans le Beaux-Arts magazine de ce mois-ci.)



