Date { Dimanche 10 mai 2009 }
Inventaire { La vie + Le corps }
Mots-clés{ + + }

Depuis la fermeture à grand bruit de l’exposition « Our Body : à corps ouvert », mes stats grimpent doucement mais assurément… Ce qui m’a agréablement surprise, même si je me dois de vous faire un aveu : je suis plutôt de ceux qui se réjouissent que ce type d’exposition ferme. Pourquoi ?

L’origine des corps et leur contexte

Déjà, on a souvent fait un parallèle entre les corps présentés dans les catacombes et ceux de l’exposition « Our Body ». Or, il y a des différences importantes entre ces corps des catacombes et ceux de l’exposition. Premièrement, les catacombes de Paris [clic pour plus d'info] et celles de Palerme [idem: clic pour plus d'info] sont à prendre dans un contexte historique tout à fait différent. A Palerme, c’était un honneur d’être exposés ; à Paris, c’est en partie une histoire de « manque de place » et de contexte socio-politique. Je ne m’étendrai pas là dessus, mais si le rapport à la mort vous intéresse, je ne saurai que vous conseiller les livres de Philippe Ariès et de Michel Vovelle qui se penchent sur la question. C’est tout à fait fascinant… mais ça ne répond pas à notre problème « Our Body » !

Il se trouve que nous sommes dans une société où le corps humain est à la fois protégé et exploité dans deux directions extrêmes. D’une part, on protège les patients/mourants en leur faisant signer des autorisations et des dons d’organes ; d’autre part, il y a la chirurgie plastique (utilisée de façon artistique ou non) etc. Dans le deuxième cas, on peut évoquer ce collectionneur qui a acquis le tatouage d’un homme vivant, ou encore ce condamné à mort qui accepte que son corps soit lyophilisé en nourriture pour poisson après son exécution… Bref. On n’arrive pas encore à notre sujet, huhu… (et tout ça, je l’ai déjà évoqué, de façon plus détaillée, dans cette bulle-là)

Dans le cas qui nous occupe, la raison pour laquelle cette exposition a été fermée (qui est également la raison pour laquelle le recours en appel a été rejeté) c’est l’origine des corps. L’entreprise organisatrice affirme que ces individus avaient accepté clairement que leur corps soit utilisé dans le cadre d’une exposition, mais jamais, au grand jamais elle n’a fourni de preuves. Et c’est de là que vient le scandale ; peu importe qu’il y ait d’autres expositions dans le même genre ailleurs…

L’utilisation des corps dans l’exposition

Ensuite, à propos de l’utilisation des corps dans l’exposition, il peut paraître pédagogique d’exhiber des corps en train de jouer aux échecs ou de tirer à l’arc afin de montrer le fonctionnement des muscles, mais les gens s’y intéressent-ils vraiment ? Ils viennent plus pour voir de la bidoche humaine tout comme on venait voir les « nègres » aux expositions internationales… L’homme est un loup pour l’homme, les latins l’avaient bien compris.

Donc, artistique ? non, pas vraiment. Scientifique ? peut-être. Mais s’est-on demandé comment faisaient les artistes et les scientifiques pour maîtriser toutes les arcanes du corps humain ? D’une part, ils assistaient aux opérations et aux autopsies qui pouvaient être publiques à l’époque ; d’autre part, ils se servaient de modèles vivants (nus ou non), de photographies, mais également de ce qu’on appelle des « écorchés » : des statues qui reproduisent fidèlement le corps humain sous tous ses angles, à diverses strates.

En cela, je regrette vraiment que l’exposition de l’école des Beaux-Arts « Figures du corps » n’ait pas été plus médiatisée et prolongée (vous en avez une petite présentation par là) : beaucoup de ces écorchés, en sculpture, en peinture, en dessin, y avaient été présentés. On y retraçait également l’histoire de l’étude du corps depuis l’antiquité avec quelques approches parfois plus scientifiques.
L’ensemble était très éducatif, plutôt bien organisé (je regrette simplement le manque de transition entre la partie principale de l’exposition sur l’étude artistique du corps avec les parties connexes sur l’étude du rapport homme/animal et celles de l’étude, plus ou moins scientifique, des caractères humains. J’avais déjà parlé de cette exposition dans le 3e opus de mon dossier sur le corps représenté.

un peu de lecture ?

Si l’exposition est déjà close (fort malheureusement, ay ay !), les Beaux-Arts proposent un catalogue d’exposition très complet, sous le même nom: « Figures du Corps« . Si ce sujet vous titille et que vous ne regardez pas à la dépense, foncez, c’est 75€, si je me souviens bien.
Et si vous vous intéressez au corps en tant qu’artistes, il y a également une BD très pédagogique « Petit Traité de morphologie: d’après les cours donnés par Jean-François Debord » par Agnès Maupré. Celui-là je l’ai, je l’ai dévoré et je peux dire qu’il vaut le coup: de l’humour, de la pédagogie, de la logique, de l’anatomie…

Bref, bref, personnellement, après avoir vu l’exposition « Figures du corps », je me dis qu’on aurait pu se passer de « Our Body » qui est, lui, plus voyeuriste et consumériste que pédagogique… Et justement, le fait que les corps soient plastinifiés à tel point qu’on en oublie que ce sont de vrais corps me semble montrer à quel point « Our Body » était ‘inutile’ de mon humble point de vue.


Date { Samedi 7 février 2009 }
Inventaire { La vie + Le corps }
Mots-clés{ + }

Allez, on va conclure tout d’même! Donc passons aux problèmes d’aujourd’hui pour arrêter de penser à ceux d’hier…

Problèmes éthique et esthétique

La réification du corps qui se plie à tous les désirs pose aujourd’hui de nombreux problèmes1. Il est difficile de fixer une limite à ces expérimentations voire à ces débordements. Différents artistes feront d’ailleurs appel aux outils polémiques pour concevoir leurs œuvres d’art. Il est difficile de ne pas évoquer à ce sujet le travail d’Orlan, qui utilise son corps comme matière première et la chirurgie esthétique comme outil.

orlan

Détail d’une photo d’Orlan
Pour en savoir plus sur cette artiste, voir cet article de Ciel Variable.

Il y a déjà eu de nombreux débats sur l’exposition « Our body » pour déterminer ce que la science a le droit de faire des corps qui lui ont été donnés : est-on certains que les personnes qui ont donné leur corps il y a des années de cela auraient approuvé cette exposition de leurs corps disséqués ? En effet, cette exhibition de 22 cadavres et de dizaines d’organes humains pose quelques questions dérangeantes. Contrairement aux cadavres classiques exposés dans les salles d’anatomie des universités de médecine, en position allongée, les corps exposés à Londres pourraient être vivants: l’un d’entre eux semble vouloir lancer une fléchette, un autre fait des étirements, comme lors d’un cours de gymnastique, un troisième est assis, un quatrième lance une balle de basket-ball. Tous sont nus, disséqués au niveau d’une partie différente du corps, afin de révéler leur face cachée: depuis le squelette jusqu’aux muscles en passant par les nerfs ou les artères.

ourbody

Photographie de l’exposition Our body
quand elle était à Lyon il y a quelques mois

Si le XIXème siècle était une époque contradictoire alliant l’extrême pudeur à la « débauche » en privé, notre époque ne l’est pas moins. Il est ardu de faire l’association entre le débat sur l’euthanasie et le droit de s’ôter la vie avec assistance médicale, et les artistes qui se modifient dans leur chair pour transmettre un message conceptuel. Outre Orlan, nous pouvons d’ailleurs citer l’artiste chilien Marco Evaristti qui acheta le corps d’un condamné à mort afin de le lyophiliser en nourriture pour poissons, mais aussi Ian Usher, cet homme qui vendit sa vie sur Ebay en juin 2008, et ce collectionneur qui acquiert le tatouage d’un homme vivant, Tim Steiner.

steiner

L’artiste Wim Delvoye travaillant
sur le tatouage de Tim Steiner.
voir cet article de 24heures.ch

Face à ces actions, qu’il semble difficile d’appeler « œuvres d’art », on ne peut que s’interroger sur les limites entre science, éthique et esthétique, et sur l’influence de l’évolution de notre regard sur le corps. S’il ne nous importe plus qu’un individu achète le corps d’un autre encore vivant pour en faire ce qu’il souhaite, quelles autres œuvres nous présentera-t-on ? Est-ce vraiment de l’art que d’utiliser le corps humain réel pour ses projets dits artistiques ?

  1. On le savait déjà []

Date { Jeudi 5 février 2009 }
Inventaire { La vie + Le corps }
Mots-clés{ + + }

Vous l’aviez peut-être deviné vu la conclusion de la précédente bulle, à moins que vous ne vous souveniez du « plan » de l’introduction : on va aujourd’hui parler des Arts de la Science et de la Médecine.1

Science

Les études du corps par la médecine, et la Science en général, ont elles aussi joué sur la transformation de notre relation au corps et a eu une forte influence en art : dès le XVIème siècle, l’anatomie est partie intégrante de l’éducation des peintres. Elle est enseignée dans les académies et les écoles d’art à partir du dessin d’après l’antique et de la dissection des cadavres. Des études préalables à la représentation analysent en détail toutes les parties du corps.

L’exposition qui a eu lieu à l’Ecole des Beaux-Arts à Paris jusqu’au 4 janvier 2009, Figures du Corps, est édifiante à ce sujet2. Si dans la grande salle on s’intéressait tout particulièrement à l’étude anatomique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours et à la représentation de la perfection corporelle, une portion de l’exposition à l’étage s’intéresse au rapport entre science et corps au XIXème siècle.

Il en ressort que les différences physiques entre « races » humaines étaient listées, analysées et servaient au final l’idéologie raciste comme quoi l’homme occidental est supérieur aux autres races. Pour exemple, on notait l’angle entre le menton et le visage et on prétendit que plus l’angle était proche de 90°, plus la personne ainsi étudiée était proche de la perfection antique. A l’inverse, les personnes noires, ayant un visage plus anguleux, étaient forcément inférieures.

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Stéréotypes supportés par des études scientifiques.
vu sur African Societies

Ensuite, le développement de la photographie a permis le développement d’un fonds d’étude anthropologique, pathologique, psychologique voire criminologique. On était effectivement persuadé que les tares mentales se reflétaient dans le corps : mens sana in corpore sano, dit-on. Les recherches anthropologiques listaient les types humains dans le monde ; celles pathologiques et psychologiques souhaitaient faciliter le diagnostic de l’hystérie, de la « débilité mentale » (sic) et autres maladies mentales ; celles criminologiques, enfin, cataloguaient tous les criminels et tous les délinquants qui avaient été jugés afin de déterminer quels sont les traits révélant une propension à la criminalité3.

muybridge

Etude de la démarche d’une femme descendant un escalier
Chronophotographie produite par Eadward Muybridge vers 1880

Les photographies issues des études pathologiques sont révélatrices de la mentalité de l’époque. Il n’était pas choquant pour eux de déshabiller une personne considérée comme folle à des fins scientifiques : on pouvait ainsi voir des chronophotographies permettant d’observer la démarche d’un vieillard nu entre deux infirmiers vêtus de pied en cap4. Il semblerait que quiconque est faible d’esprit n’a pas la liberté de contrôler son corps et son intimité car ils ne sont plus tout à fait humains : ils sont redevenus sauvages, mi hommes mi bêtes. Cette opinion se retrouvera d’ailleurs lors de la seconde guerre mondiale, lorsque les nazis conduiront des expériences diverses sur les prisonniers des camps de concentration : ils ne sont pas dignes d’être humains, mais ils peuvent servir la cause scientifique sans que l’on s’en émeuve.

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Des membres des personnels médicaux nazis
faisant des expériences sur un détenu
dans le camp de concentration de Buchenwald.
Vu sur le United States Holocaust Memorial Museum (en français!)

Les progrès techniques, symbolisés par la photographie, ont aussi apporté une vision artistique inédite qui a engendré un renouvellement du rapport au modèle et au corps humain. Le tirage photographique complète voire substitue le modèle vivant proprement dit, le délivre des contraintes de la pose et fait gagner du temps à l’artiste. D’ailleurs les modèles pour peintres servaient souvent de modèles aux photographes qui pouvaient être les peintres eux-même : Delacroix et Nadar sont deux de ces photographes de modèles.

modele-guillonet

Portrait-document (très soft, on en conviendra)
pour préparer une oeuvre du peintre Guillonet5
Vu sur Chapitre.com

Mais on l’a dit plus tôt, ces photographies destinées à l’étude artistique ont été détournées par l’industrie érotique puis pornographique qui profita du trouble entre sensualité artistique et érotisme. Ceci permit la concentration du regard sur le corps féminin pour lui-même plutôt que sur la femme, et conduisit aux photographies de stars à destination d’un public militaire puis aux publicités réifiant la femme. Il est difficile de déterminer à partir de quel moment ces publicités se diffusèrent et furent communément acceptées. Cependant, on peut se douter que ces publicités, destinées à un public masculin, sont apparues dans les années 50-60 quand les hommes étaient encore majoritairement ceux qui avaient du pouvoir d’achat. Toutefois, si l’on se penche sur les publicités conçues par Alfons Mucha dans les années 1850, on peut y trouver en germe le concept de femme-objet.

mucha_pics

Les Saisons vues par Mucha
Visible sur le blog de la boutique Victorian Lovers
  1. Les majuscules, ça fait toujours plus classe! []
  2. Sirtin en parle d’ailleurs sur son blog, allez voir son intéressante critique par là! []
  3. cela me fait malheureusement penser à la proposition de Sarkozy sur les délinquants âgés de trois ans… []
  4. Il est curieux de constater à quel point ces photos « dérangeantes » sont difficiles d’accès, même sur internet… Alors qu’on peut en trouver des pires []
  5. je connais pas ce peintre-là, mais j’ai pas trouvé de photo destinée à cet usage par des peintres plus connus. M’enfin ca vous donne déjà une idée! []

Date { Mardi 3 février 2009 }
Inventaire { La vie + Le corps }
Mots-clés{ }

Les constipés et les prostituées sont deux grandes catégories sociales qui, a priori, ne se croisent pas et s’ignorent, sauf à un moment précis : la guerre… On peut penser à Betty Page ou Marlene Dietrich, ces gonzesses dont on parlait y a deux jours, mais aussi aux jolies dondons chantées par les Poilus. Faudra que je vous en ressorte une, d’ailleurs… Bref ! On va parler de la guerre ! (et un tout petit peu de la paix… J’avais envie de parler des années hippies, mais j’ai pas eu assez de temps pour glaner plus d’infos dessus)

Guerres et paix

Quand on y pense, les dernières guerres ont marqué un tournant : plus de guerres « disciplinées » à l’épée et au corps à corps, on a développé les armes de destruction massive, les canons, les tanks, les fusils. Les combats deviennent de véritables boucheries déshumanisées, où le corps humain n’est plus que de la chair à pâté offerte en sacrifice. De là découlent nombre de traumatismes et un changement de regard sur le corps ainsi mutilé.

Les premières réflexions législatives sur les droits des personnes handicapées civiles ou militaires sont essentiellement dûes à la première guerre mondiale. En effet, ce n’est qu’après cette guerre que les mutilés de la guerre puis les accidentés du travail ont demandé une réparation de leurs préjudices, faisant ainsi jour à la notion de handicap. Avant cela, les individus handicapés ou mutilés ne devaient pas se montrer en société : ils choquaient. Leur handicap et leurs blessures étaient considérées comme honteuses, et l’individu lui-même était vu comme diminué.1 De l’utilisation des armes dites industrielles a découlé l’apparition d’un grand nombre de « gueules cassées » qu’on ne pouvait ignorer ni rejeter. il fallut donc les prendre en considération et leur assurer des droits, notamment le droit à l’emploi. La loi du 30 juin 1923 proposant des emplois réservés aux infirmes de guerre dans le secteur public, élargie au secteur privé par la loi du 26 avril 19262, en est un bon exemple : le handicap ne pouvait plus être dissimulé, il s’infiltrait dans la vie de tous les jours. Mais il faudra attendre les années 70 pour que les pouvoirs publics prennent réellement conscience des difficultés d’insertion sociale des dites personnes et s’intéressent véritablement à leur sort avec la loi d’orientation du 30 juin 1975 qui constitue une charte des droits des personnes handicapées au regard de l’éducation, du travail et de l’autonomie sociale.3

La visibilité du handicap physique est également reflétée en art, autant par des artistes qui ont vécu la guerre et en témoignent par leur médium de prédilection que par des artistes dénonçant les travers de la société de nos jours. On peut évoquer le travail presque documentaire d’Otto Dix, et surtout son triptyque avec prédelle4, La Guerre. Ce peintre s’est porté volontaire lors de la Grande Guerre par une volonté d’authenticité : il souhaitait vivre la guerre pour pouvoir la représenter de façon juste et pour transmettre le message suivant : « plus jamais ça ! »5.

dix_krieg

La Guerre
Peint par Otto Dix de 1929 à 1932

Dans une moindre mesure, les œuvres de Lucian Freud et de Francis Bacon qui proposent des visages et des corps presque torturés, convulsés, blafards, me semblent être le reflet des traumatismes dûs à la guerre. Le corps a souffert des guerres et des crises qui ont traversé la société. Il n’est alors plus lisse et académiquement beau, mais expressif voire déformé par la société dans lequel il est mis en scène.

bacon1971

Autoportrait
Peint par Francis Bacon en 1971

Mais ces guerres ont également, en quelque sorte, permis le développement de la chirurgie urgentiste et esthétique. En effet, lors de la guerre de Sécession, lorsqu’on utilisa massivement les canons et autres armes dites industrielles pour la première fois de l’histoire, de nombreux soldats moururent simplement parce que les chirurgiens de l’époque étaient dépassés et ne savaient vraiment reconnaître les infections à temps : ils considéraient notamment que lorsqu’une plaie se couvrait de pus, c’était bon signe… Les guerres suivantes, et surtout les deux guerres mondiales, ont été un véritable champ d’étude et d’expérimentation pour la médecine.

amanda

Warhol’s Amanda as Marilyn
Photographie retouchée de David La Chapelle en 2002
Modèle : Amanda Lepore
  1. C’est gai… []
  2. Pas la peine de vous en servir à votre boulot si ça vous intéresse, ça a changé depuis je pense! []
  3. Depuis, on a eu la loi du 11 février 2005 []
  4. Le prédelle c’est le panneau en dessous du tableau principal []
  5. Osons le dire: il était maso []

Date { Dimanche 1 février 2009 }
Inventaire { La vie + Le corps }
Mots-clés{ + }

Hop, vous êtes prêts ? Vous avez tout, courage, aspirines et un peu d’intérêt pour la chose ? Oui ? Allez, on y va !

Vertus

Si toutes les époques affirmèrent que la pudeur était naturelle, chacune en avait une conception différente. Jusqu’à l’époque classique, on se base sur la conception chrétienne de la vertu, c’est-à-dire que l’on réprouve ce qui était réprouvé par la Bible et les textes religieux. Cependant, en remplaçant la loi dite divine par la loi humaine avec le Code civil notamment, le XIXème siècle est revenu à une conception de la vertu, de la pudeur et de la morale extrême. Ainsi, l’attentat à la pudeur des femmes de 1791 et l’attentat à la pudeur de 1810 donnent une définition légale de ce qui est devenu un délit à l’époque : l’attentat à la pudeur est désormais lié à l’exhibition de la chair sans exceptions. Donner le sein sur la voie publique est un délit, quel que soit le rang ou le genre de l’individu qui s’y adonne1. Il était mal vu qu’un mondain ne laisse dépasser un morceau de chair, que ce soit de la gorge, du bras ou de la cheville. C’est pourquoi, si la représentation de femmes nues était abondante dans les Salons, le portrait de Berthe Morisot au soulier rose2 a fait des gorges chaudes : elle était connue, issue d’une bonne famille et, par-dessus tout, c’était la belle-sœur du peintre.

Cependant, cette rigueur sociale ne s’appliquait législativement qu’en public.3 Tout ce qui se passe entre adultes consentants dans des lieux privés n’est pas poursuivi4. Ensuite, la nudité se définit prioritairement par la chair et non pas par sa représentation. Ceci permettait aux artistes de continuer à prendre des modèles pour leurs œuvres sans être poursuivis pour outrage à la pudeur. Le tableau de Courbet intitulé « L’Atelier du peintre » en est un témoignage.

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L’Atelier du peintre
Peint par Gustave Courbet en 1855
Actuellement au musée d’Orsay

Si on peut rencontrer nombre de nus dans l’art depuis ses origines, ces nus servaient toujours de prétextes à la représentation d’un mythe par la perfection corporelle. On notera dans la seconde moitié du XIXème siècle une évolution : le nu devient essentiellement féminin et plus frivole, afin de satisfaire les amateurs bourgeois plus friands de belles anatomies que de grand style. En ce sens, l’Olympia de Manet marque un tournant dans l’histoire du nu : la nudité y est représentée avec une certaine banalité plus proche de la vérité que de l’élégance. Après ce tableau, on pourra trouver nombre de scènes de toilette ou de bain qui donnent accès à l’intimité féminine, alors interdite au spectateur masculin. Le modèle vivant est plus représenté pour lui-même que pour servir le sens du tableau.

olympia

Olympia
Peint par Edouard Manet en 1863
Au musée d’Orsay lui aussi

Cette plus grande liberté dans le nu artistique permet donc, après une longue évolution, le développement d’une industrie érotique puis pornographique, impossible à distinguer légalement de l’érotisme artistique. En effet, les premières photos érotiques vendues sous le manteau étaient initialement conçues pour l’étude anatomique des artistes. En outre, certains artistes recherchaient la polémique voire le scandale en contribuant à troubler cette limite entre art et érotisme. On peut évoquer les photographiques érotiques de Man Ray avec Kiki de Montparnasse5 et, dans une moindre mesure, l’Origine du Monde, de Gustave Courbet.

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L’Origine du Monde
Peint par Gustave Courbet en 1866
Au musée d’Orsay, club des peintures françaises du XIXe

L’explosion de ladite industrie pornographique6 conduisit à la réification du corps féminin, utilisé et manipulé par la jouissance masculine. Cette évolution était facilitée par la conception du rôle féminin considéré comme mineur dans la cellule familiale comme dans la société. Pourtant, ce fut lorsque les femmes acquirent des droits tant législatifs (vote) que sociaux (droit de travailler et abandon du corset) qu’elles furent plus médiatisées et que l’érotisation du corps féminin entra dans la publicité et dans les journaux. On peut supposer que les premières femmes à être ainsi utilisées furent Marlene Dietrich, Marilyn Monroe et Betty Page, pour créer du rêve en temps de guerre.

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Marlene Dietrich se préparant pour son récital
devant les troupes américaines en Allemagne, le 27 février 1945.
Photo prise par George Silk pour Life
Vu sur le charmant Divan Fumoir Bohémien.
  1. même les hommes ont pas le droit de donner le sein, ouaouh []
  2. voir l’article introductif pour la zolie image ! []
  3. ouf ! []
  4. d’où les nombreux bordels et le développement des clubs échangistes []
  5. Il y en a une montrant une fellation en gros plan, c’est vous dire… Mais ces photographies étaient faites pour un recueil de poèmes érotiques clandestin. []
  6. Y a qu’à aller dans un musée du sexe pour voir l’évolution de cette industrie. Celui de Paris est pas mal, mais je pense que le musée d’Amsterdam est mieux fait. []

Date { Samedi 31 janvier 2009 }
Inventaire { La Meya bulle! + Le corps }
Mots-clés{ }

Autant vous prévenir tout de suite, une série d’articles vient qui sera plutôt sérieuse car inspirée d’un dossier pour la fac. Bon, bien sûr, je ne pourrai pas m’empêcher d’ajouter par ci par là quelques commentaires !
Ce dossier (je devrais plutôt dire synthèse vu le peu de pages demandé!) porte sur l’évolution du regard sur le corps, l’évolution de la représentation du corps depuis le 19e siècle. J’ai dû éluder pas mal de choses, évoquer d’autres sans trop les détailler… Si y a besoin de plus d’explications, n’hésitez pas !
Dernière chose, les idées ici mentionnées sont les miennes. S’il y a des erreurs ou des oublis, pas la peine de chercher un autre fautif que moi et mon manque de temps (trop de boulot, trop de projets, trop de fatigue).

Bonne lecture !

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Berthe Morisot au soulier rose
Peint par Edouard Manet en 1872
Aujourd’hui au musée d’art d’Hiroshima

Une p’tite intro pour se mettre dans le bain…

Le corps et ses volumes a toujours été une préoccupation majeure en art, mais aussi dans la société. Cependant, son appréhension a été relativement1 stable du Moyen-Âge au XIXème siècle. Depuis, elle n’a eu de cesse de se modifier et de se transformer, jusqu’aux limites de l’éthique. Entre le scandale autour du soulier rose que laisse dépasser Berthe Morisot dans le portrait de Manet et les affiches publicitaires présentant la femme comme un objet sexuel, à peine plus d’un siècle s’est écoulé. L’on peut s’interroger sur les causes et les conséquences d’une telle évolution du regard par rapport au corps humain, et ce, tout spécialement aujourd’hui, à ce moment où les artistes vendent et achètent des corps humains pour leurs projets artistiques. Pour analyser ladite évolution, l’on étudiera l’évolution des vertus, puis l’influence de la guerre et de la paix, avant de s’intéresser aux rôles de la science pour terminer sur les problèmes éthiques et esthétiques que nous rencontrons aujourd’hui.2

On commence demain, puis ce sera tous les deux jours jusqu’à ce qu’on ait fini le supplice. Préparez vos aspirines !

  1. je dis bien relativement: rien ne reste figé ! []
  2. ouf ! Beau programme, on va dire! []

Date { Vendredi 1 février 2008 }
Inventaire { Le corps + Les lieux culturels }
Mots-clés{ + + + }

…Voilà bien un récit digne de Tintin, dans la même veine que « Tintin et les sept boules de cristal » (de 1948…ça date!). Le cher et tendre (dont la chair est certes tendre, mais là n’est pas le sujet qui nous occupe), intrigué par une dépêche dans son dernier « Science et Avenir », me demande des explications sur le sujet. Voici la brève :

« La tête maorie reste à Rouen – La justice s’oppose à la restitution à la Nouvelle-Zélande de la tête momifiée maorie conservée au muséum de Rouen [...]. Un arrêt du 27 décembre 2007 du tribunal administratif de Rouen, saisi par le ministère de la Culture, a annulé la décision de la ville, qui souhaitait en faire don à la Nouvelle-Zélande. Motif invoqué : la commission scientifique statuant sur la sortie des pièces des collections nationales n’aurait pas été consultée. En réponse, la ville de Rouen a décidé le 3 janvier de soutenir une proposition de loi autorisant la restitution des restes humains… »

0tete-maorie.gif

Non, non, ce n’est pas la tête maorie incriminée !…
Celle-ci vient du musée du Quai Branly, mais comme ça vous voyez à quoi ça ressemble.

Je vais donc tenter d’expliquer tout ce barda, mais voilà bien un sujet assez dense !… Je pense qu’il faudra plusieurs posts pour expliciter toute l’affaire et ses enjeux. Commençons tout de même par l’Affaire elle-même…

En France, il y a 18 têtes maories exposées, dont cinq au Musée du Quai Branly à Paris, issues de voyages d’explorateurs et de missionnaires en Nouvelle-Zélande. Mais pourquoi seulement des têtes ?… En fait, les guerriers maoris étaient décapités après leur mort : leur tête était alors, selon les rites, inhumée/exposée dans un lieu séparé afin de lui donner un caractère sacré et d’honorer la bravoure de ces guerriers. L’humidité et la salinité de ce lieu, assez facile d’accès, permettait la momification progressive de la tête. Les occidentaux passant par là ont pu visiter ces endroits sacrés (généralement des grottes, si j’ai bien compris) et ramener un « souvenir » : une tête n’est pas si encombrante et donne à chacun l’âme d’un Hamlet… Grosso modo, c’est ça.

Tout le barouf commença en octobre, lorsque la ville de Rouen annonça que son conseil municipal avait décidé à l’unanimité de restituer le 25 octobre une tête de guerrier maori, conservée dans les collections de son Muséum d’Histoire Naturelle depuis 1875, suite à la donation d’un particulier. Cette restitution aurait été à peine remarquée si, le 23 octobre, le Ministère de la Culture n’avait pas saisi le tribunal administratif de Rouen. Ce dernier suspendit la restitution.
Pourquoi ?…
Officiellement, car le tribunal a jugé que la commission scientifique chargée d’examiner les demandes de sortie des pièces de collections aurait dû être sollicitée en amont : vice de procédure. Officieusement, selon plusieurs personnalités du monde culturel (qu’est-ce que ça fait secte cette expression !) dont j’approuve le point de vue d’après le peu que j’ai appris et le beaucoup que j’ai à apprendre, le ministère souhaite « montrer » sa vigilance en matière de collections : en effet, depuis quelques mois déjà, le gouvernement en général, et le ministère de la Culture et de la Communication en particulier, souhaite réformer les lois autour des musées -datant de 2002- afin de permettre l’aliénabilité (c’est-à-dire la revente) des collections muséales. Et par ce geste, ce veto, les pouvoirs en place souhaitent « prouver » qu’ils ne vont pas faire n’importe quoi et rassurer le grand nombre d’individus inquiets pour les musées… Mais cela, j’en parlerai plus longtemps dans une prochaine bulle, pas de souci !

Cependant, suite à cette polémique, la ministre actuelle, Christine Albanel, a confié à Jacques Rigaud une mission sur l’aliénabilité des collections publiques. Et, pour enfoncer le clou (et faire chier le gouvernement – y a que ça de bien-), la ville de Rouen a décidé le 3 janvier de soutenir une proposition de loi autorisant la restitution des restes humains, non plus considérés comme des ‘trophées’ ou des oeuvres d’art, mais comme des objets sacrés (et sacrés ils le sont en Nouvelle-Zélande) qui n’ont pas à être exposés de telle manière…

Voilà, dans les grandes lignes, ce qui s’est passé et ce qui se passe. J’ai hâte de connaître la suite du feuilleton !…
Mais pour vraiment comprendre les causes et les conséquences de cette « Affaire », il faut connaître les tenants et les aboutissants, d’où une petite série de bulles à venir… La première portera sur l’origine des collections des musées : ben oui, ça se trouve pas sur les arbres ! Le reste, vous verrez en temps et en heure : un peu de suspense ne fait pas de mal, si ?…

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