J’adore lire les lettres des artistes, peintres comme écrivains. D’ailleurs, en ce moment, je suis en train de dévorer un recueil des lettres écrites par Virginia Woolf. (Pas de souci, j’en parlerai sur Clochemerle, une fois le livre terminé et les citations choisies -et ça va prendre du temps: j’ai corné une page sur deux, alors pour choisir parmi tous ces passages jouissifs, ça va être dur…- Bref, bref.) La raison pour laquelle j’aime tant cela, c’est que c’est une ouverture sur la personnalité vraie de ces personnes, ainsi qu’un témoignage inestimable sur leurs appréhensions de la vie, leur vie quotidienne, et parfois leurs recherches artistiques et leurs difficultés pour se faire connaître. La vision qu’on en retire d’un artiste et de son travail en est d’autant plus riche.
Vous ne pouvez pas imaginer ma joie lorsque j’appris, il y a quelques mois, que les lettres de Van Gogh avaient toutes été numérisées par le musée Van Gogh d’Amsterdam! Enfin vraiment voir son écriture, ses esquisses, mais aussi plus de petits mots de lui à son frère ou à d’autres interlocuteurs! J’avais déjà lu ses Lettres à Théo, un recueil fascinant des lettres écrites à son frère Théo. Mais c’était un recueil, donc une sélection de lettres. De plus, on ne voyait presque pas d’esquisses… Je restais alors un peu sur ma faim.
Ca vous attire? Vous savez lire le flamand ou l’anglais? Foncez, c’est par là: Van Gogh Letters ! Alors, heureux?
Pour les francophones pur jus, certaines de ses lettres écrites en France sont bien en français, mais elles ne concernent qu’une portion de ses courriers. Je vous conseille vraiment les Lettres à Théo et surtout, ne lâchez pas prise durant les premières pages: il voulait être curé et n’a changé d’avis qu’assez tardivement. Du coup, les premières pages sont couvertes de longues palabres religieuses, ce qui n’est pas au goût de tout le monde… Tenez bon, vous ne le regretterez pas!
Vous avez sûrement entendu parler des soeurs Brontë au moins une fois dans votre vie. Peut-être même lu Les Hauts de Hurlevent pour l’école ou pour vous-même…
Mais saviez-vous qu’elles avaient un frère, Branwell?
«Nous avons déjeuné chez Panzer puis nous sommes retournées à la National Portrait Gallery. J’ai vu Jane Austen, Leigh Hunt, Willie Hazlitt et le portrait des Brontë, qui donne le frisson : les trois soeurs , et au beau milieu une tache grise recouvrant le visage de Branwell.
Selon la légende, il se serait peint aux cotés de ses soeurs avant de se faire disparaître dans un accès de haine dirigé contre lui-même. Bien sûr, j’ai été incapable de me concentrer sur les trois femmes, le tableau est dominé par cette tache grise. On ne peut s’empêcher de se demander si Branwell savait qu’il en serait ainsi.»
— Helene Hanff, «La duchesse de Bloomsbury Street»

à la National Portrait Gallery, Londres
Branwell était, semble-t-il, le plus doué des quatre enfants Brontë ayant atteint l’âge adulte. Il était peintre et écrivain ; c’est lui qui a permis à ses soeurs de participer à la création du monde imaginaire de Glass Town à partir duquel l’expérience littéraire commença. Mais il fut également le premier de la fratrie à mourir, de tuberculose, et ses soeurs cadettes le suivirent de près: Emily puis Anne. Charlotte, l’aînée, leur survivra dix ans.
La vie n’était pas douce dans le Yorkshire à cette époque…
Aujourd’hui, nous fêtons le centenaire de la Crue de la Seine. Avec toutes ces majuscules, autant vous dire que ça a été une sacrée crue! Elle est entrée dans la légende… On la commémore d’ailleurs, avec une expo à l’hôtel de ville et deux beaux sites: Crue1910 et Inondation1910 (quelle originalité, hein? J’en suis moi-même époustouflée)
Pour la petite histoire, 1909 fut très humide, avec beaucoup de flotte pendant l’été et l’automne (jusqu’à 50% de plus, d’après certaines sources météorologiques). Du coup, les réservoirs et lacs construits en amont de la Seine se remplissent et finissent par déborder. Le 20 janvier 1910, le niveau du fleuve atteint 3,80m dans Paris, ce qui n’est pas une sinécure. Les autorités étaient alors persuadées que la crue ne dépasserait pas les 5m et regardent gentiment la Seine monter.
Mais voilà, dès le lendemain, c’est la merde. Pas de navigation possible, l’eau est bien trop haute et bloque les ponts ; Pas de métro ni de tramway, l’eau s’est infiltrée dans les canalisations sous-terrains et également au dessus. Il faut faire preuve d’imagination: échelles, passerelles, barques, charrettes à bras, chevaux, tout est bon pour circuler!
Et surtout, à cette époque, l’énergie est produite par trois sources: le gaz (pour les lampadaires municipaux et la majorité des habitations), l’air comprimé (pour les horloges municipales, les ascenseurs et certaines industries artisanales), l’électricité (pour les privilégiés qui sont abonnés, le métro et une partie de l’éclairage public). De un: les usines, les stations et les câbles fournissant l’électricité sont noyés et celle-ci est coupée même dans des quartiers non inondés. De deux: l’usine qui produit et distribue l’air comprimé à travers 350 km de canalisations est inondée quai de la Gare dans le 13è arrondissement. Le 21 janvier 1910, les 5 800 horloges publiques de la ville se sont toutes arrêtées, figeant le mouvement de leurs aiguilles à 22h53…
Jusqu’au 15 mars 1910, date de la fin de la décrue, le temps s’est arrêté à Paris.
Jean-Louis Ernest Meissonier
A propos de Meissonier, un peintre reconnu en son temps pour la finesse de ses oeuvres emplies de détails minuscules, je voulais vous faire partager cette anecdote amusante:
A côté de moi, deux amateurs, la loupe à la main, regardaient une des figurines. L’un d’eux s’écria brusquement: « l’oreille y est tout entière. Regardez donc l’oreille. L’oreille est impayable. » L’autre regarda l’oreille qui, à l’oeil nu, paraissait un peu plus grosse qu’une tête d’épingle, et, quand il eut bien constaté que l’oreille existait dans son intégralité, ce furent des exclamations sans fin d’admiration et d’enthousiasme.
Emile Zola, « Nos peintres au Champ de Mars »
in La Situation du 1er juillet 1867

La première – le n° 8 du catalogue – était plus une curiosité qu’une oeuvre d’art. C’était un paysage à manivelle, qui sans doute avait été peint en vue de servir de toile de fond à un théâtre de marionnettes. Il se présentait comme un châssis de bois rectangulaire, d’environ soixante-cinq centimètres sur quarante, muni de chaque côté de tambours sur lesquels s’enroulait la toile peinte.
D’abord on se trouvait sur le bord d’un canal bordé de peupliers, on longeait une écluse, des péniches chargées de gravillon, des files de pêcheurs, puis l’on s’enfonçait dans une forêt plantée d’arbres sombres au milieu desquels on découvrait une cabane en rondins, puis l’on débouchait sur un chemin qui, petit à petit, se transformait en une rue de grande ville, avec des immeubles de plusieurs étages et des magasins de faïence et de carrelages ; puis les maisons s’espaçaient, le ciel s’éclaircissait, et la rue devenait une petite route dans un pays chaud, non loin d’une oasis où un Arabe coiffé d’un grand chapeau de paille trottinait sur son âne et d’un fortin où un détachement de spahis présentait les armes ; puis c’était la mer, et au terme d’une courte traversée, on arrivait sur un grand port, on suivait des quais noyés de brume avant de se retrouver dans un café triste et froid.
George Perec. Un cabinet d’amateur
C’est joli, cette description, non? Eh ben, réjouissez-vous: ça existe! D’ailleurs, l’image qui illustre cette bulle est tirée d’un des rares « paysages à manivelle » encore existants. Il représente, en 49 scènes, peintes sur les deux côtés de la toile, la Vie Héroïque et [la] Carrière de Garibaldi.
Vous avez de la chance, il a été numérisé en haute résolution en 2007! On peut donc le voir par là pour la 1ère section et par ici pour la 2ème section. Vous allez vous en mettre plein les mirettes…
Il est indéniable que c’est dans la semaine qui a suivi la prise de la Bastille que les premières cocardes tricolores firent leur apparition. L’ordre des couleurs resta longtemps indéterminé, même si le bon usage voulait que l’on plaçât le blanc au centre.
Quant à la signification de ces couleurs, elle a fait couler beaucoup d’encre. S’il est vrai qu’au début de l’été 1789 le blanc est bien la couleur du roi, de son drapeau et de sa cocarde, le bleu et le rouge associés ne sont que timidement celles de la ville de Paris. Le rouge et le tanné (brun-rouge foncé) sont bien plus souvent utilisés que le rouge et le bleu.
En revanche, si la cocarde tricolore n’existe pas avant le 15 ou le 17 juillet 1789, l’union tricolore du rouge, du bleu et du blanc constitue, sur de nombreux supports, notamment textiles, une combinaison de couleurs à la mode depuis au moins une décennie. Ce sont en effet les couleurs de la Révolution américaine et du drapeau des jeunes États-Unis d’Amérique, aux côtés desquels la France s’est battue pour la liberté. Dès la fin des années 1770, en France et dans d’autres pays du vieux continents, tous ceux qui adhèrent de près ou de loin au mouvement des libertés aiment à s’afficher en tricolore.
C’est en gros la synthèse de Discussing the Divine Comedy with Dante, une grande peinture à l’huile réalisée en 2006 et qui est en passe de devenir un classique, tellement on en parle, tellement on se le passe depuis début 2009.
La particularité de cette oeuvre ? Elle représente 103, ou 104, visages célèbres sur la même toile. Ce sont autant des contemporains que des individus depuis longtemps disparus ; toujours est-ils que ces personnes gardent une -plus ou moins grande- influence sur la société moderne.
Ainsi pouvons-nous apercevoir Bill Gates tout sourire assis près du ténébreux Napoléon, Staline et Léonard de Vinci en train de taper la discute, Poutine avachi au sol tout près du très viril Mike Tyson tandis que la Dame de fer contemple ce joyeux bazar d’un air dédaigneux, tenant contre elle son sac à main (peut-être que ses voisins ont été de vilains skin-heads dans leur jeunesse)… Mais je n’en dis pas plus là dessus. C’est à vous de voir qui fait vraiment partie de votre panthéon personnel.
Depuis l’engouement international pour ce tableau qui avait été initialement présenté en ligne peu de temps après sa conception en 2006 sans crédit d’auteurs, les choses ont pas mal changé pour les peintres. Dai Dudu, Li Tiezi et Zhan An (des artistes taïwanais et chinois) se retrouvent aujourd’hui sous les feux de la rampe alors qu’auparavant ils étaient plutôt à classer dans les « obscurs artistes ». D’après certains critiques, Discussing the Divine Comedy with Dante reflèterait une tendance croissante de l’art chinois: adopter les styles et les sujets occidentaux, sans pour autant les adapter systématiquement. (ici, on peut tout de même dire qu’il y a adaptation, puisque l’on voit beaucoup de célébrités asiatiques)
Au niveau structurel, la peinture semble s’inspirer de la fameuse fresque « L’école d’Athènes » (mais si, mais si, vous l’avez aperçue au moins une fois dans votre vie), qui a été exécutée par Raphaël en 1509 ou 1510. On peut peut-être également évoquer « le Parnasse » ou « la Dispute du Saint Sacrement », du même auteur… Si vous voulez les voir, allez sur le site de ce roumain maso qui a recensé un bon paquet de sources possibles ! Et pour savoir qui sont dans le tableau, vous pouvez voir les réponses fournies par Sirtin et votre serviteuse sur Clochemerle.
Et Dante, que fait-il là, avec ces peintres ? Il tombe un peu comme un cheveu dans la soupe… On pourrait se demander si ce rassemblement de célébrités ne pourrait pas servir pour une version « moderne » de la Divine Comédie, surtout pendant le voyage de Dante aux Enfers (et non pas dans l’Enfer, nuance). Votre avis ?











