Avec la vogue actuelle du 3D, on ne pouvait s’attendre qu’à cela. Ca y est, les tableaux des grands maîtres sont reproduits en 3D! Et du coup, on peut les redécouvrir avec un nouveau regard…
Vous trouviez les tableaux célèbres fades à force d’avoir été vus et revus? La Joconde et l’homme de Vitruve vous sont indifférents? Seurat et Raeburn ne vous disent rien? La jeune fille à la perle est trop lisse à votre goût? Manet manque de relief, Whistler de joie?
Vous avez raison: il manquait quelque chose dans ces tableaux. Forcément, les cadrages ne sont pas toujours bien choisis, sans parler de la technique plus ou moins efficace de l’artiste. Mais ça y est! Grâce à cette nouvelle technologie, ce manque est comblé!
(vous savez, on est toujours en avril… Ce n’est pas vrai du tout, ce que je viens de vous dire.
Vous l’aviez compris hein?
Oui?
…Non?)
Marre qu’on élève aux nues les monuments historiques? Marre qu’on vous parle de la respectabilité des siècles? Marre qu’on vous dise qu’avant on faisait de beaux bâtiments? (même si tout ça est un peu vrai)
Alors peut-être que vous apprécierez Robert Smithson, dont j’avais déjà un peu parlé à propos de sa très déjantée Spiral Jetty… On le connaît plus pour ses oeuvres de Land Art monumentales (car très très grandes), mais c’était aussi un photographe et un théoricien de l’art assez sympa qui te sort pas trop de phrases grandiloquentes et absconses comme certains savent si bien le faire. Mais voilà « que ceux qui s’écoutent ne s’attendent pas à être écoutés »1 ; les autres pourront s’y attendre par contre. Je pense que ce mec rentre justement dans le second lot. (ça tombe bien, hein?)
Lui, il s’amuse à voir les édifices industriels super-moches comme des « monuments », de parfaites allégories du monde moderne. Et ça donne de jolies choses comme cette série de photos, le « Tour des monuments de Passaic », qui documente les édifices de sa ville natale. Ca va du tuyau d’écoulement des égouts à un bac à sable en passant par une drague à succion. Il ne les voit pas comme beaux, loin s’en faut (il n’est pas hypocrite, ni myope), mais comme des « ruines à l’envers ».
Je le laisse vous en dire quelques mots:
Ce panorama zéro paraissait contenir des ruines à l’envers, c’est-à-dire toutes les constructions qui finiraient par y être édifiées. C’est le contraire de la « ruine romantique », parce que les édifices ne tombent pas en ruine après qu’ils aient été construits, mais qu’ils s’élèvent en ruines avant même de l’être.
[...]
Comparé à New York qui donne une impression de grande densité, Passaic paraît plein de « trous » ; en un sens, ces trous sont les lacunes monumentales qui évoquent, sans le vouloir, les traces d’un ensemble de futurs à l’abandon.
Pour ce « Tour des monuments de Passaic », il s’est baladé dans cette ville de banlieue en chantier le samedi 30 septembre 1967, en plein été indien, avec son Instamatic. Il a photographié de ci de là ce qui l’interpellait, mais a aussi raconté en détail cette journée dans un article pour Artforum, un des plus importants journaux d’art américains. Tout y est indiqué: l’adresse des édifices, les panneaux publicitaires, le mode d’emploi de sa pellicule photo, ses réflexions parfois tordues mais toujours poétiques, etc.
Un voyage photographique un peu à la Pérec, quoi… Et c’est pourquoi je ne résiste pas à l’envie de vous donner une autre citation, plus longue, de cet article!
Après cela, je retournai à Passaic, à moins que ce ne fut l’au-delà : d’après ce que j’en connaissais, cette banlieue sans imagination aurait bien pu être une éternité sans grâce, une médiocre copie de la Cité des Immortels. Mais qui suis-je donc pour nourrir de pareilles pensées?
Je marchai à travers un parc à voitures recouvrant l’ancienne voie ferrée qui traversait autrefois le centre de Passaic. Ce parking monumental divisait la ville en deux, comme un miroir et son reflet, le miroir ne cessant d’échanger sa place avec le reflet. On ne savait jamais de quel côté du miroir on pouvait bien être.
Il n’y avait rien d’intéressant, ni même de curieux, et pourtant ce momunent plat renvoyait à une espèce de cliché d’infini. Peut-être que les « secrets de l’univers » sont tout aussi prosaïques, pour ne pas dire lugubres.
Tout cet endroit baignait dans une atmosphère insipide, pleine de carrosseries brillantes: elles succédaient les unes aux autres dans cette nébulosité ensoleillée. Indifférents, les arrières de toutes les voitures renvoyaient les rayons d’un soleil d’après-midi fatigué. Je pris mollement quelques clichés entropiques de ce monument lustré.
Si le futur est « désuet » et « démodé », alors j’avais fait une incursion dans le futur. Je m’étais trouvé sur une planète où était tracée la carte de Passaic, une carte imparfaite, à dire vrai. une carte sidérale marquée de « lignes » de la largeur des rues, et de « carrés » et de « blocs » de la dimension des bâtiments. A tous moments, le sol en carton-pâte aurait pu s’ouvrir sous mes pieds.
Ces « ruines à l’envers » ont été revisitées des années plus tard, en 1991, par un autre artiste, Mitchell Rasor. Et c’est assez marrant de voir ce qui est resté ou non. Par exemple, la rivière de Passaic a été détournée, mais la drague qu’avait photographiée Robert Smithson est toujours là, dans les herbes, sans fonction. Si vous êtes anglophones, le document PDF racontant cette promenade dans les pas d’un autre est par là. (mais si vous êtes très gentils, je pourrais vous en traduire quelques passages)
- p’tite phrase citée dans les lettres de Virginia Woolf dont je vous causais l’autre jour [↩]
C’est ce que vous aurez si vous vagabondez dans certains recoins d’Angleterre. Non pas que les routes soient encore faites de terre et d’ornières, ni même qu’elles fassent l’objet des ardeurs bucoliques de bon nombre d’Anglais, non. C’est même tout autre chose, un geste politique et poétique tout à la fois comme certains savent si bien le faire.

Ces routes parsemées de primevères sont le fait de Pete Dungey, un artiste doux-dingue un peu rebelle. Pourquoi il fait ça, me demanderez-vous (peut-être)? Je le laisserai vous répondre, à sa manière:
If we planted one of those in every hole, it would be like a forest in the road
C’est-à-dire: « Si on en plantait dans chaque trou, ça serait comme une forêt sur la route ». Joli non? Et très politique aussi, comme je le disais: Mister Dungey plante ses fleurs pour dénoncer l’état déplorable des routes anglaises.

Et les Pothole Gardens de Pete Dungey ne sont pas seules ; elles font partie, à leur manière, d’une nouvelle forme de militantisme : le Guerrilla Gardening. Rappelez-vous ce nom, je vous en reparlerai certainement, le printemps approchant…
et pas pu résister à l’envie de vous en parler
J’adore lire les lettres des artistes, peintres comme écrivains. D’ailleurs, en ce moment, je suis en train de dévorer un recueil des lettres écrites par Virginia Woolf. (Pas de souci, j’en parlerai sur Clochemerle, une fois le livre terminé et les citations choisies -et ça va prendre du temps: j’ai corné une page sur deux, alors pour choisir parmi tous ces passages jouissifs, ça va être dur…- Bref, bref.) La raison pour laquelle j’aime tant cela, c’est que c’est une ouverture sur la personnalité vraie de ces personnes, ainsi qu’un témoignage inestimable sur leurs appréhensions de la vie, leur vie quotidienne, et parfois leurs recherches artistiques et leurs difficultés pour se faire connaître. La vision qu’on en retire d’un artiste et de son travail en est d’autant plus riche.
Vous ne pouvez pas imaginer ma joie lorsque j’appris, il y a quelques mois, que les lettres de Van Gogh avaient toutes été numérisées par le musée Van Gogh d’Amsterdam! Enfin vraiment voir son écriture, ses esquisses, mais aussi plus de petits mots de lui à son frère ou à d’autres interlocuteurs! J’avais déjà lu ses Lettres à Théo, un recueil fascinant des lettres écrites à son frère Théo. Mais c’était un recueil, donc une sélection de lettres. De plus, on ne voyait presque pas d’esquisses… Je restais alors un peu sur ma faim.
Ca vous attire? Vous savez lire le flamand ou l’anglais? Foncez, c’est par là: Van Gogh Letters ! Alors, heureux?
Pour les francophones pur jus, certaines de ses lettres écrites en France sont bien en français, mais elles ne concernent qu’une portion de ses courriers. Je vous conseille vraiment les Lettres à Théo et surtout, ne lâchez pas prise durant les premières pages: il voulait être curé et n’a changé d’avis qu’assez tardivement. Du coup, les premières pages sont couvertes de longues palabres religieuses, ce qui n’est pas au goût de tout le monde… Tenez bon, vous ne le regretterez pas!
Vous avez sûrement entendu parler des soeurs Brontë au moins une fois dans votre vie. Peut-être même lu Les Hauts de Hurlevent pour l’école ou pour vous-même…
Mais saviez-vous qu’elles avaient un frère, Branwell?
«Nous avons déjeuné chez Panzer puis nous sommes retournées à la National Portrait Gallery. J’ai vu Jane Austen, Leigh Hunt, Willie Hazlitt et le portrait des Brontë, qui donne le frisson : les trois soeurs , et au beau milieu une tache grise recouvrant le visage de Branwell.
Selon la légende, il se serait peint aux cotés de ses soeurs avant de se faire disparaître dans un accès de haine dirigé contre lui-même. Bien sûr, j’ai été incapable de me concentrer sur les trois femmes, le tableau est dominé par cette tache grise. On ne peut s’empêcher de se demander si Branwell savait qu’il en serait ainsi.»
— Helene Hanff, «La duchesse de Bloomsbury Street»

à la National Portrait Gallery, Londres
Branwell était, semble-t-il, le plus doué des quatre enfants Brontë ayant atteint l’âge adulte. Il était peintre et écrivain ; c’est lui qui a permis à ses soeurs de participer à la création du monde imaginaire de Glass Town à partir duquel l’expérience littéraire commença. Mais il fut également le premier de la fratrie à mourir, de tuberculose, et ses soeurs cadettes le suivirent de près: Emily puis Anne. Charlotte, l’aînée, leur survivra dix ans.
La vie n’était pas douce dans le Yorkshire à cette époque…
Aujourd’hui, nous fêtons le centenaire de la Crue de la Seine. Avec toutes ces majuscules, autant vous dire que ça a été une sacrée crue! Elle est entrée dans la légende… On la commémore d’ailleurs, avec une expo à l’hôtel de ville et deux beaux sites: Crue1910 et Inondation1910 (quelle originalité, hein? J’en suis moi-même époustouflée)
Pour la petite histoire, 1909 fut très humide, avec beaucoup de flotte pendant l’été et l’automne (jusqu’à 50% de plus, d’après certaines sources météorologiques). Du coup, les réservoirs et lacs construits en amont de la Seine se remplissent et finissent par déborder. Le 20 janvier 1910, le niveau du fleuve atteint 3,80m dans Paris, ce qui n’est pas une sinécure. Les autorités étaient alors persuadées que la crue ne dépasserait pas les 5m et regardent gentiment la Seine monter.
Mais voilà, dès le lendemain, c’est la merde. Pas de navigation possible, l’eau est bien trop haute et bloque les ponts ; Pas de métro ni de tramway, l’eau s’est infiltrée dans les canalisations sous-terrains et également au dessus. Il faut faire preuve d’imagination: échelles, passerelles, barques, charrettes à bras, chevaux, tout est bon pour circuler!
Et surtout, à cette époque, l’énergie est produite par trois sources: le gaz (pour les lampadaires municipaux et la majorité des habitations), l’air comprimé (pour les horloges municipales, les ascenseurs et certaines industries artisanales), l’électricité (pour les privilégiés qui sont abonnés, le métro et une partie de l’éclairage public). De un: les usines, les stations et les câbles fournissant l’électricité sont noyés et celle-ci est coupée même dans des quartiers non inondés. De deux: l’usine qui produit et distribue l’air comprimé à travers 350 km de canalisations est inondée quai de la Gare dans le 13è arrondissement. Le 21 janvier 1910, les 5 800 horloges publiques de la ville se sont toutes arrêtées, figeant le mouvement de leurs aiguilles à 22h53…
Jusqu’au 15 mars 1910, date de la fin de la décrue, le temps s’est arrêté à Paris.
Ce bâtiment ne vous dit rien? Il se dresse pourtant à un jet de pierre des Champs Elysées, face au Grand Palais. C’est d’ailleurs en allant visiter l’expo sur Renoir que je l’ai remarqué, un peu caché derrière les arbres, avec son fronton immaculé si ce ne sont les lettres dorées de « Panorama ».
Panorama? C’est un édifice rond, pas bien haut, sans ouverture. Que voulait-on dire par là? On ne peut pas voir grand chose de là dedans!
Aujourd’hui, il accueille le très dynamique Théâtre du Rond-Point, et ce depuis 1981. Avant cela? C’était une patinoire, ou plutôt un « palais des glaces » comme on disait alors en 1894 à son ouverture. Ca avait bien marché au début mais pendant les années 60, y avait plus grand monde qui le fréquentait. Aller danser sur la glace, boire un chocolat chaud à côté avec ses amis en écoutant de la musique, tout ça c’était passé de mode. Alors un jour du début des années 80, on l’a évidée et réarrangée pour en faire le théâtre qu’on connaît.

Et avant cela encore? C’était bien un panorama, et ce dès sa construction en 1838 par Hittorf (qui s’occupait de l’aménagement de toute la zone autour des Champs Elysées, réverbères compris). Il a été détruit en 1856, après l’exposition universelle de 1855 pour créer une allée reliant le Palais de l’Industrie au cours la Reine. Il a alors été reconstruit par Davioud en 1860 un peu plus loin, à l’angle de l’avenue d’Antin.
Donc de 1838 à 1894, c’était un panorama excepté lors de l’exposition universelle mentionnée plus tôt: c’était alors une salle d’exposition où étaient présentés les productions des manufactures de Sèvres et des Gobelins ainsi que les joyaux de la couronne de France. Bref, vous vous en doutez, ce lieu n’était pas un panorama dans le sens où on l’entend aujourd’hui.
Mais ça, on en recausera bientôt! Un indice? Rappelez-vous ces paysages à manivelle et puis aussi les Camera Oscura…











