Me revoici après plus de deux semaines de silence dûes à la fin du stage (et donc à une frénésie pour terminer les projets), à la mise à jour des serveurs de mon hébergeur (ce qui m’a fait perdre certains commentaires, snif) et aux vacances bien méritées (à mon humble opinion!). Les programmes, suspendus abruptement malgré moi, reprennent donc. En vue: un arrangement désordonné de critiques de bouquins (j’en ai plus d’une dizaine qui attendent qu’on parle d’eux), de critiques de films, de tricotage, de papotages, de balades et autres…
On va commencer par un de ces petits plaisirs quotidiens que j’adore. Cette fois, ce n’est pas un gadget qui fait plaisir, ni même un achat compulsif et inutile. Pour tout dire, j’ai rien déboursé pour ça. Non, ce petit plaisir-là, c’est de trouver des choses dans la rue, des choses peut-être sans intérêt (comme ce blog, non? huhu) mais qui vous parlent.

J’ai donc trouvé au coin d’une rue, de petits morceaux de puzzle. Quatre pour être précise, mais qui s’encastraient parfaitement les uns dans les autres. J’ignore ce que ça représente ; ce n’est même pas vraiment joli, mais ça m’a rappelé certains passages de La vie: mode d’emploi, de Pérec (encore lui!) que j’avais terminé la semaine d’avant. Ces morceaux-là apparaissaient comme un joli clin d’oeil…
Au départ, l’art du puzzle semble un art bref, un art mince, tout entier contenu dans un maigre enseignement de la Gestalt-theorie : l’objet visé [...] n’est pas une somme d’éléments qu’il faudrait d’abord isoler et analyser, mais un ensemble, c’est-à-dire une forme, une structure: l’élément ne préexiste pas à l’ensemble, il n’est ni plus immédiat ni plus ancien, ce ne sont pas les éléments qui déterminent l’ensemble, mais l’ensemble qui détermine les éléments [...]
ça veut dire qu’on peut regarder une pièce d’un puzzle pendant trois jours et croire tout savoir de sa configuration et de sa couleur sans avoir le moins du monde avancé : seule compte la possibilité de relier cette pièce à d’autres pièces [...]
considérée isolément une pièce d’un puzzle ne veut rien dire ; elle est seulement question impossible, défi opaque ; mais à peine a-t-on réussi, au terme de plusieurs minutes d’essais et d’erreurs, ou en une demi-seconde prodigieusement inspirée, à la connecter à l’une de ses voisines, que la pièce disparaît, cesse d’exister en tant que pièce : l’intense difficulté qui a précédé ce rapprochement, et que le mot puzzle -énigme- désigne si bien en anglais, non seulement n’a plus de raison d’être, mais semble n’en avoir jamais eu, tant elle est devenue évidence : les deux pièces n’en font plus qu’une, à son tour source d’erreur, d’hésitation, de désarroi et d’attente.
Quand donc ai-je parlé ici d’un livre? Quoi, le 19 septembre! C’était il y a déjà si longtemps? Allez, je m’empresse de vous causer d’un autre ouvrage, sans pour autant en être satisfaite. C’est qu’il était si petit, si court et qu’au final, il n’y a pas tant à dire dessus. Mais j’ai pour excuse le tricotreize de ce mois-ci ainsi que le it-shawl qui m’ont pris du temps, ainsi que la rentrée elle-même. Ca suffit, non?
Mais passons. J’ai lu cette semaine un écrit de Georges Pérec. Oui, un autre au compteur! C’était un Cabinet d’Amateur, qui imite la prose des textes d’histoire de l’art, en étudiant la collection de tableaux d’un riche Américain d’origine allemande qui souhaite devenir le plus grand collectionneur des Etats-Unis. On nous décrit donc une exposition présentant ses tableaux, l’histoire du collectionneur, et ainsi de suite, en portant une attention toute particulière au “clou” de sa collection, un tableau qui le représente dans sa galerie face à ses tableaux préférés accumulés sur les murs comme dans un cabinet d’amateur.

Ce tableau est très particulier et donne toute sa saveur à la nouvelle: il est lui-même présent parmi les tableaux du collectionneur, et ainsi de suite. Les tableaux représentés dans le tableau sont alors re-représentés dans la représentation dudit tableau, etc. C’est sans fin. Mais ça ne s’arrête pas là… A chaque représentation des tableaux déjà représentés, on trouve des altérations: des personnages apparaissent ou disparaissent, des objets changent! Ce détail poussé à l’extrême attise la curiosité des visiteurs, jusqu’à l’hystérie. On ne parle plus que de ce tableau, on essaie de recenser tous les tableaux peints, toutes les modifications et de les analyser pour comprendre la virtuosité du peintre et le but de cette fantaisie.
Si le roman ne parlait que de cela, il ne serait pas très intéressant malgré l’originalité de l’idée. Le style à demi universitaire, l’accumulation de noms et de titres d’oeuvres, les mille et mille anecdotes, tout cela étourdit le lecteur. Mais s’il est un tant soit peu intéressé par l’art, et plus particulièrement l’histoire de l’art, il remarquera que certaines choses clochent: un artiste inconnu au bataillon présenté comme célébrissime, une oeuvre rattachée à un autre artiste que celui qu’on connaît… Pérec a balancé pas mal de pièges dans le Cabinet d’amateur! Mais le piège ultime, lui, je ne le dis pas… Lisez le bouquin, il ne fait que 80 pages.
Au final, c’était une nouvelle plutôt amusante pour les connaisseurs, mais qui ne laisse comme souvenir que celui de sa complexité et de sa viciosité (ça existe, ce mot-là?). Il ne m’a pas été jouissif, simplement agréable: le seul moment où j’ai vraiment souri, c’est aux deux derniers paragraphes. En bref: si vous êtes amateur d’art, ça vous plaira peut-être ; si vous ne l’êtes pas, il y a de forts risques que ça vous endorme.
Personne ne sembla jamais se lasser de comparer les originaux et les réductions de plus en plus petites d’Heinrich Kürz. Très vite on s’amusa à calculer que le format de la toile était d’un peu moins de trois mètres sur un peu plus de deux, que le premier “tableau dans le tableau” avait encore près d’un mètre sur soixante-dix centimètres de haut, que le troisième ne faisait plus que onze centimètres sur huit, que le cinquième n’avait même pas le format d’un timbre-poste, et que le sixième faisait à peine cinq millimètres sur trois. Et le lendemain du jour où un quidam, qui s’était muni d’une loupe de bijoutier et s’était fait faire la courte échelle par deux compères, affirma qu’on y distinguait très précisément l’homme assis, le chevalet avec le portrait de l’homme tatoué, et encore une fois le tableau avec encore une fois l’homme assis et encore une dernière fois le tableau devenu un mince trait d’un demi-millimètre de long, plusieurs dizaines de visiteurs arrivèrent avec toutes sortes de loupes et de compte-fils, inaugurant une mode qui, pendant plusieurs mois, fit la fortune de tous les marchands d’optique de la ville.
Première publication en 1979 par les Editions Balland
Bon, ce n’est pas tout ça, mais reprenons un instant Pérec pour parler du 3ème livre sur mon tableau de chasse ! En parlant de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, je tenterai de ne pas trop vous épuiser, je vous rassure tout de suite. Déjà, c’est un texte court. 50 pages précisément, dans mon édition. Ca ne devrait pas être la mort ! Mais en plus, j’aime bien la couverture et la mise en page toute simple proposée par la maison d’édition Christian Bourgois Editeur pour sa collection Titres… (Oui, j’attache de l’importance à ce genre de détails… C’est pour cela que pendant longtemps je n’ai pas lu Les piliers de la Terre de Ken Follett : en français, on ne le trouve pratiquement que chez Livre de poche dans une édition que je n’aime pas du tout… Puis il y a eu les éditions limitées de Noël qui ont arrangé les choses !)

Mais je sors des rails et je suis en train de vous laisser sur le chemin… Reprenons un peu le contrôle de la locomotive pour arriver à bon port, ou plutôt bonne gare, vu la métaphore. Donc, Pérec !… Pour ce livre, il a “campé” trois jours consécutifs sur la place Saint-Sulpice à Paris et nous en décrit les détails, les mouvements, les passages, bref la vie de la place. Il s’attache pour ce faire aux détails insignifiants, comme la fréquence de passage de tel ou tel bus, de quelle rue il débouche pour s’engouffrer dans quelle autre, etc. Il s’y intéressera presque ad nauseam pour notre plaisir, le pauvre ! Ce n’est pas son meilleur texte, mais c’est déjà une bonne introduction à Espèces d’Espaces. Vous vous en rendrez d’ailleurs compte en lisant l’extrait que je vous propose dans ce post. Ce sont les premières lignes du livre, et il y présente son projet d’observer : il y a là un grand écho à l’extrait livré pour Espèces d’Espaces !
Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire II qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, un arrêt d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent ls statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.
Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites, inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.— p. 9-10
Première publication en 1975 chez Christian Bourgois Editeur
Après les envolées d’Espèces d’Espaces, passons à du court, du fictif et, pourquoi pas, du drôle. Ca se passe au début de la guerre d’Algérie, dans la région parisienne, entre le régiment de Vincennes et le quartier de Montparnasse, c’est-à-dire entre deux cours. Dans ces cours, se trouvent plusieurs individus, sympathiques comme antipathiques. On peut compter le brave Henri Pollak, ses potes de Montparnasse, deux ou trois gentils troufions et un certain Karamanlis (ou Karatruc).
L’histoire a l’air insignifiante comme telle, mais le bon p’tit Pérec a su trouver les cordes pour nous titiller les zygomatiques! Et ce, en se la pétant : il utilise, de façon exhaustive (mais non rhébarbative) de toutes les “fleurs de rhétorique”, les figures de style. D’ailleurs, à la fin de certaines éditions dudit bouquin, on peut en trouver une liste pour à son tour briller en société.
Mais revenons à nos personnages ! Henri Pollak est maréchal des logis (et on vous le rappellera d’ailleurs tout au long du roman, vous ne risquerez pas de l’oublier) dans la caserne de Vincennes et il est copain-copain avec tout le monde. Or vient un jour où un des poteaux de la caserne vient à lui, le suppliant de le sauver du front, parce qu’il a pas envie de se casser la trogne et surtout parce qu’il veut rester auprès de la fille qu’il a dans la peau. Pollak Henri est tout ému et fait appel à ses amis de Montparnasse, grands drilles érudits qui ont le coeur grand comme ça, la logique petite comme ça et qui ne font pas les choses à moitié (comme beaucoup de mecs d’ailleurs, me direz-vous). Et tadam, les choses suivent leur cours…

Comment ça, quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Ah! Oui, il y en a bien un, mais pour en savoir plus, lisez le roman ! Il est court en plus, vous n’aurez pas d’excuses ! Rappelez-vous surtout que vous passerez un bon moment… Mais peut-être voudrez-vous un extrait synthétique ? (en sachant que beaucoup de choses arrivent après, héhé)
Permettez-moi de vous rappeler les grandes lignes de ce que votre cervelle de lecteur a pu, ou aurait pu, ou aurait dû emmagasiner :
Premièrement : qu’il existe un individu du nom, peut-être approximatif, de Karachose, qui refuse d’aller sur la mer Méditerrannée (je ne suis pas très sûr de cette orthographe) tant que les conditions climatiques seront ce qu’elles sont. Point que, d’ailleurs, on précise assez peu, attentifs que nous sommes à assimiler les pitits mystères autour de notre modeste récit ;
deuxièmement : qu’il existe une bande de braves gens dont auquel j’en suis, courageux comme Marignan, forts comme Pathos, subtils comme Artémis, fiers comme Artaban ;
troisièmement : qu’il existe une tierce personne, nommée Pollak, et prénommée Henri, de son état maréchal des logis, qui semble passer son temps à aller de l’un aux autres et des autres à l’un, et vice versa, au moyen d’un pétaradant petit vélomoteur ;
quatrièmement : que ce petit vélomoteur a un guidon chromé ;
cinquièmement : que des individus que l’on peut et doit qualifier de comparses circulent entre les interstices de la chose principale et mettent l’icelle en valeur, selon les meilleurs préceptes que les bons auteurs m’ont appris quand j’étais petit ;
sixièmement : que les choses en étant là où on les a laissées, on est parfaitement en droit de se demander : Mon Dieu, mon Dieu, comment tout cela va-t-il finir ?— p. 45-46
Première publication aux éditions Denoël en 1966.
Ce livre était en liberté grâce au Bookcrossing quand je l’ai recueilli.
Georges Pérec est un nom assez connu. En l’entendant, une pléthore de personnes vous répondraient “ah oui, je connais ce nom-là…”, mais sans pouvoir toutefois dire exactement qui est le porteur dudit nom. Autant dire que Georges Pérec n’est pas vraiment connu.
C’est un écrivain. Oui mais encore ? Il a écrit plusieurs livres, autant autobiographiques (W ou le souvenir d’enfance) que fictifs (je sais pas encore, huhu… Peut-être Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?)) ou didactiques (Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du Go), voire même sociologiques (Espèces d’espaces). Il le dira lui-même :
Si je tente de définir ce que j’ai cherché à faire depuis que j’ai commencé à écrire, la première idée qui me vient à l’esprit est que je n’ai jamais écrit deux livres semblables, que je n’ai jamais eu envie de répéter dans un livre une formule, un système ou une manière élaborés dans un livre précédent.
Cette versatilité systématique a plusieurs fois dérouté certains critiques soucieux de retrouver d’un livre à l’autre la ” patte ” de l’écrivain ; et sans doute a-t-elle aussi décontenancé quelques-uns de mes lecteurs. Elle m’a valu la réputation d’être une sorte d’ordinateur, une machine à produire des textes.
Depuis quelques semaines, je m’intéresse un peu au cas Pérec, surtout dans ses livres qui traitent de la ville et de la vie dans la ville, en partie suite à divers travaux pour la fac, mais aussi parce que ça m’intéresse, tout simplement.
On va donc commencer par Espèces d’Espaces qui est, à mon sens, un de ses plus grands livres dans le peu que j’ai lu de lui pour le moment. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas non plus une étude, ce n’est même pas un essai, ou pas vraiment. En voilà une entrée en matière bien prometteuse, vous me direz !…
Le monsieur y parle de toutes sortes d’espaces, de l’espace dans lequel évolue l’encre à l’espace dans lequel gravitent les étoiles et les planètes. Il présente ainsi de courtes notes, des pensées et des remarques, d’infimes souvenirs, tout ce qui peut se rapporter au thème traité, mais en nous faisant aller de l’infiniment petit à l’immensément grand : la page (blanche ou non), le lit, la chambre, l’appartement, l’immeuble, la rue, le quartier, la ville, la campagne, le pays, l’Europe, le monde et enfin l’Espace. En cela, il me fait penser à une vidéo conçue quelques années après la première édition dudit ouvrage (en 1977, soit trois ans après très exactement).Le film en question, intitulé Powers of Ten, ou Puissances de dix, est un documentaire réalisé par les designers américains Charles et Ray Eames ; ils y proposent un voyage entre l’infiniment grand et l’infiniment petit en 9 minutes, en passant d’une puissance de dix à l’autre.
Powers Of Ten A 1977 Science Documentary from Matt P on Vimeo
Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce livre, les expérimentations absurdes et moins absurdes mais toujours intéressantes qu’il nous relate (comme faire l’inventaire de tous les lieux de couchage par lesquels il a transité dans sa vie), les remarques aujourd’hui désuètes (comme la description des étapes bien laborieuses pour fermer sa voiture), mais surtout les observations qu’il nous livre et qui me font regarder mon environnement et les espaces d’un oeil différent. C’est simple, agréable à lire, vivant… Un beau témoignage de la vie dans un espace défini, sans la froideur et le langage abscons de la plupart des sociologues/scientifiques/écrivains-observateurs !
Mais j’arrête maintenant et vous livre pour finir un extrait de sa méthode pour observer la rue :
Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.
S’appliquer. Prendre son temps.
Noter le lieu : la terrasse d’un café près du carrefou Bac-Saint-Germain
- l’heure : sept heures du soir
- la date : 15 mai 1973
- le temps : beau fixe
Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?
Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.
[...]
Continuer
Jusqu’à ce que le lieu devienne improbable
jusqu’à ressentir, pendant un très bref instant, l’impression d’être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu’à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l’on ne sache même plus que ça s’appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs…— p. 105
Première publication en 1974 aux Editions Galilée.
- Merci à la frisée qui me l’a fait connaître ! –










