Date { Mercredi 1 février 2012 }
Inventaire { La ville }
Mots-clés{ }

Cet été, je suis allée dans les Pyrénées pour trouver un peu de fraîcheur, loin de la Provence où j’habite. Et je suis plutôt bien tombée : un petit vent frais, beaucoup d’ombrage et de petites bourgades calmes, à l’architecture intéressante. Une d’entre elles m’a intriguée : la cité médiévale de Mirepoix, toute mignonne et toute quadrillée.

Car si on regarde l’histoire de l’urbanisme tel qu’il est enseigné à la plupart d’entre nous, on a grosso modo plusieurs strates urbaines correspondant à différentes politiques de la ville :

  • Avant l’époque romaine, des maisons agglomérées les unes auprès des autres ;
  • A l’époque romaine, de grandes lignes droites pour les avenues principales, et des rues annexes parfois plus sinueuses ;
  • Au Moyen-Âge, l’église et/ou le château dominent les communautés, qui s’agglomèrent autour de ces deux grands bâtiments tout en suivant le relief ;
  • Par la suite, une réglementation de l’urbanisme se développe petit à petit, définissant une largeur des rues, une linéarité de façade, etc.
  • Mais l’urbanisme en tant que tel ne se développe vraiment qu’avec l’arrivée de la voiture qui a besoin de grandes voies à angles droits et du développement des industries.

Cette « histoire » synthétique condense simplement ce qui nous est généralement dit en cours d’histoire-géo, quand on aborde un tant soit peu la question de l’urbanisme. Mais la réalité est bien plus complexe…
Oui, bien plus complexe car la cité de Mirepoix, dont je parlais plus tôt, est une bourgade construite sur un plan carré, avec de grandes lignes droites et des îlots d’habitation de taille et forme identique. Cette bourgade, telle qu’elle existe aujourd’hui, a été construite en l’an 1289, suite à une crue de la rivière voisine qui détruisit l’ancienne cité.

Vue de Mirepoix, par BastienM (Wikimedia)

Et l’an 1289, c’est à l’époque médiévale que je sache ! Il était donc temps de se renseigner plus avant sur les origines de cet urbanisme géométrique développé bien avant son temps (d’après ce qu’on m’avait enseigné en tout cas!)…

De mes recherches, voici ce que j’ai glané. Le XIIIème siècle était une période faste au niveau démographique et économique, grâce à une période de paix relative qui dura 150 ans. De fait, développer une politique d’aménagement de territoire a été ressenti comme un besoin par certains seigneurs, autant laïcs (châtelains, comtes voire même les rois de France et d’Angleterre) que religieux (abbés, évêques…). Ceci devait leur permettre de mettre en valeur des terres agricoles peu exploitées, de développer foires, marchés et échanges économiques, tout en organisant la vie sociale. De là, la naissance de plusieurs centaines de bastides régies par un plan régulier.

La structure de la bastide part d’un principe simple issu du monde gréco-romain : quadriller l’espace choisi pour composer un assemblage de parcelles d’habitation souvent identiques autour d’une grand-place permettant d’accueillir une foire ou un marché. De cette manière, aucune perte d’espace et une circulation facilitée car tout cet assemblage est divisé par un réseau de longues rues se coupant à angle droit ; les principales voies, appelées rues charretières, aboutissent toutes au centre de la ville. Ainsi, les déplacements et les échanges marchands sont facilités, les habitants peuvent se rassembler en un point précis pour tout événement de la vie communautaire. Toute cette structure n’est cependant pas rigide : elle s’adapte à la topographie du lieu choisi et n’est pas toujours coupée des habitations plus anciennes (comme c’est le cas à Mirepoix) ; la bourgade peut ainsi se développer sur un côté d’une cité plus ancienne, ou le long d’une falaise.

Plan de la ville (office de tourisme de Mirepoix, réalisé par J-L Sagot)

A Mirepoix, chaque îlot d’habitation (ou « moulon ») rassemble à son tour un nombre défini de parcelles hébergeant chaque fois une maison ouverte sur la rue et un bout de cour ou de jardin derrière la maison, donc invisible de la rue. Ce quadrillage va même plus loin : la largeur de chaque maison correspond à la portée maximale d’une poutre en bois, soit 8 à 12 mètres. Et la longueur de la parcelle correspond au double ou triple de ladite largeur. Ce jeu de proportions donne une certaine harmonie à la cité, et témoigne des premières applications architecturales d’un idéal d’équilibre développé à la fin du XIIIème siècle.

Et vous savez quoi ? Cette recherche d’harmonie par les proportions, on la retrouvera par la suite dans toutes les grandes demeures jusqu’au XIXème siècle voire aujourd’hui… Ainsi, la grosseur d’une colonne dépendra de sa hauteur, mais aussi de la largeur du monument qu’elle orne ; un hôtel particulier aura souvent un nombre impair de fenêtres pour créer une symétrie ; la hauteur d’un couloir dépendra de sa longueur et de sa largeur… Tout est rythme, tout est proportions, tout est harmonie !

(Oh,et si vous souhaitez en savoir plus sur Mirepoix, la dormeuse blogue pas mal dessus !)


Date { Jeudi 4 mars 2010 }
Inventaire { La photo + La ville }
Mots-clés{ + }

Marre qu’on élève aux nues les monuments historiques? Marre qu’on vous parle de la respectabilité des siècles? Marre qu’on vous dise qu’avant on faisait de beaux bâtiments? (même si tout ça est un peu vrai)

Alors peut-être que vous apprécierez Robert Smithson, dont j’avais déjà un peu parlé à propos de sa très déjantée Spiral Jetty… On le connaît plus pour ses oeuvres de Land Art monumentales (car très très grandes), mais c’était aussi un photographe et un théoricien de l’art assez sympa qui te sort pas trop de phrases grandiloquentes et absconses comme certains savent si bien le faire. Mais voilà « que ceux qui s’écoutent ne s’attendent pas à être écoutés »1 ; les autres pourront s’y attendre par contre. Je pense que ce mec rentre justement dans le second lot. (ça tombe bien, hein?)

Lui, il s’amuse à voir les édifices industriels super-moches comme des « monuments », de parfaites allégories du monde moderne. Et ça donne de jolies choses comme cette série de photos, le « Tour des monuments de Passaic », qui documente les édifices de sa ville natale. Ca va du tuyau d’écoulement des égouts à un bac à sable en passant par une drague à succion. Il ne les voit pas comme beaux, loin s’en faut (il n’est pas hypocrite, ni myope), mais comme des « ruines à l’envers ».
Je le laisse vous en dire quelques mots:

Ce panorama zéro paraissait contenir des ruines à l’envers, c’est-à-dire toutes les constructions qui finiraient par y être édifiées. C’est le contraire de la « ruine romantique », parce que les édifices ne tombent pas en ruine après qu’ils aient été construits, mais qu’ils s’élèvent en ruines avant même de l’être.
[...]
Comparé à New York qui donne une impression de grande densité, Passaic paraît plein de « trous » ; en un sens, ces trous sont les lacunes monumentales qui évoquent, sans le vouloir, les traces d’un ensemble de futurs à l’abandon.

Pour ce « Tour des monuments de Passaic », il s’est baladé dans cette ville de banlieue en chantier le samedi 30 septembre 1967, en plein été indien, avec son Instamatic. Il a photographié de ci de là ce qui l’interpellait, mais a aussi raconté en détail cette journée dans un article pour Artforum, un des plus importants journaux d’art américains. Tout y est indiqué: l’adresse des édifices, les panneaux publicitaires, le mode d’emploi de sa pellicule photo, ses réflexions parfois tordues mais toujours poétiques, etc.

Un voyage photographique un peu à la Pérec, quoi… Et c’est pourquoi je ne résiste pas à l’envie de vous donner une autre citation, plus longue, de cet article!

Après cela, je retournai à Passaic, à moins que ce ne fut l’au-delà : d’après ce que j’en connaissais, cette banlieue sans imagination aurait bien pu être une éternité sans grâce, une médiocre copie de la Cité des Immortels. Mais qui suis-je donc pour nourrir de pareilles pensées?
Je marchai à travers un parc à voitures recouvrant l’ancienne voie ferrée qui traversait autrefois le centre de Passaic. Ce parking monumental divisait la ville en deux, comme un miroir et son reflet, le miroir ne cessant d’échanger sa place avec le reflet. On ne savait jamais de quel côté du miroir on pouvait bien être.
Il n’y avait rien d’intéressant, ni même de curieux, et pourtant ce momunent plat renvoyait à une espèce de cliché d’infini. Peut-être que les « secrets de l’univers » sont tout aussi prosaïques, pour ne pas dire lugubres.
Tout cet endroit baignait dans une atmosphère insipide, pleine de carrosseries brillantes: elles succédaient les unes aux autres dans cette nébulosité ensoleillée. Indifférents, les arrières de toutes les voitures renvoyaient les rayons d’un soleil d’après-midi fatigué. Je pris mollement quelques clichés entropiques de ce monument lustré.
Si le futur est « désuet » et « démodé », alors j’avais fait une incursion dans le futur. Je m’étais trouvé sur une planète où était tracée la carte de Passaic, une carte imparfaite, à dire vrai. une carte sidérale marquée de « lignes » de la largeur des rues, et de « carrés » et de « blocs » de la dimension des bâtiments. A tous moments, le sol en carton-pâte aurait pu s’ouvrir sous mes pieds.

Ces « ruines à l’envers » ont été revisitées des années plus tard, en 1991, par un autre artiste, Mitchell Rasor. Et c’est assez marrant de voir ce qui est resté ou non. Par exemple, la rivière de Passaic a été détournée, mais la drague qu’avait photographiée Robert Smithson est toujours là, dans les herbes, sans fonction. Si vous êtes anglophones, le document PDF racontant cette promenade dans les pas d’un autre est par là. (mais si vous êtes très gentils, je pourrais vous en traduire quelques passages)

  1. p’tite phrase citée dans les lettres de Virginia Woolf dont je vous causais l’autre jour []

Date { Lundi 1 mars 2010 }
Inventaire { La nature + La ville }
Mots-clés{ + + }

C’est ce que vous aurez si vous vagabondez dans certains recoins d’Angleterre. Non pas que les routes soient encore faites de terre et d’ornières, ni même qu’elles fassent l’objet des ardeurs bucoliques de bon nombre d’Anglais, non. C’est même tout autre chose, un geste politique et poétique tout à la fois comme certains savent si bien le faire.

Ces routes parsemées de primevères sont le fait de Pete Dungey, un artiste doux-dingue un peu rebelle. Pourquoi il fait ça, me demanderez-vous (peut-être)? Je le laisserai vous répondre, à sa manière:

If we planted one of those in every hole, it would be like a forest in the road

C’est-à-dire: « Si on en plantait dans chaque trou, ça serait comme une forêt sur la route ». Joli non? Et très politique aussi, comme je le disais: Mister Dungey plante ses fleurs pour dénoncer l’état déplorable des routes anglaises.

Et les Pothole Gardens de Pete Dungey ne sont pas seules ; elles font partie, à leur manière, d’une nouvelle forme de militantisme : le Guerrilla Gardening. Rappelez-vous ce nom, je vous en reparlerai certainement, le printemps approchant…

Vu cette charmante initiative chez Fifi Mandirac
et pas pu résister à l’envie de vous en parler

Date { Mercredi 20 janvier 2010 }
Inventaire { La ville + Les anecdotes }
Mots-clés{ }

Aujourd’hui, nous fêtons le centenaire de la Crue de la Seine. Avec toutes ces majuscules, autant vous dire que ça a été une sacrée crue! Elle est entrée dans la légende… On la commémore d’ailleurs, avec une expo à l’hôtel de ville et deux beaux sites: Crue1910 et Inondation1910 (quelle originalité, hein? J’en suis moi-même époustouflée)

Pour la petite histoire, 1909 fut très humide, avec beaucoup de flotte pendant l’été et l’automne (jusqu’à 50% de plus, d’après certaines sources météorologiques). Du coup, les réservoirs et lacs construits en amont de la Seine se remplissent et finissent par déborder. Le 20 janvier 1910, le niveau du fleuve atteint 3,80m dans Paris, ce qui n’est pas une sinécure. Les autorités étaient alors persuadées que la crue ne dépasserait pas les 5m et regardent gentiment la Seine monter.

Mais voilà, dès le lendemain, c’est la merde. Pas de navigation possible, l’eau est bien trop haute et bloque les ponts ; Pas de métro ni de tramway, l’eau s’est infiltrée dans les canalisations sous-terrains et également au dessus. Il faut faire preuve d’imagination: échelles, passerelles, barques, charrettes à bras, chevaux, tout est bon pour circuler!

Et surtout, à cette époque, l’énergie est produite par trois sources: le gaz (pour les lampadaires municipaux et la majorité des habitations), l’air comprimé (pour les horloges municipales, les ascenseurs et certaines industries artisanales), l’électricité (pour les privilégiés qui sont abonnés, le métro et une partie de l’éclairage public). De un: les usines, les stations et les câbles fournissant l’électricité sont noyés et celle-ci est coupée même dans des quartiers non inondés. De deux: l’usine qui produit et distribue l’air comprimé à travers 350 km de canalisations est inondée quai de la Gare dans le 13è arrondissement. Le 21 janvier 1910, les 5 800 horloges publiques de la ville se sont toutes arrêtées, figeant le mouvement de leurs aiguilles à 22h53…

Jusqu’au 15 mars 1910, date de la fin de la décrue, le temps s’est arrêté à Paris.

Plus d’infos? Lisez cet article de Développement Durable!

Date { Samedi 9 janvier 2010 }
Inventaire { La ville }
Mots-clés{ + + + }

Ce bâtiment ne vous dit rien? Il se dresse pourtant à un jet de pierre des Champs Elysées, face au Grand Palais. C’est d’ailleurs en allant visiter l’expo sur Renoir que je l’ai remarqué, un peu caché derrière les arbres, avec son fronton immaculé si ce ne sont les lettres dorées de « Panorama ».
Panorama? C’est un édifice rond, pas bien haut, sans ouverture. Que voulait-on dire par là? On ne peut pas voir grand chose de là dedans!

Aujourd’hui, il accueille le très dynamique Théâtre du Rond-Point, et ce depuis 1981. Avant cela? C’était une patinoire, ou plutôt un « palais des glaces » comme on disait alors en 1894 à son ouverture. Ca avait bien marché au début mais pendant les années 60, y avait plus grand monde qui le fréquentait. Aller danser sur la glace, boire un chocolat chaud à côté avec ses amis en écoutant de la musique, tout ça c’était passé de mode. Alors un jour du début des années 80, on l’a évidée et réarrangée pour en faire le théâtre qu’on connaît.

Et avant cela encore? C’était bien un panorama, et ce dès sa construction en 1838 par Hittorf (qui s’occupait de l’aménagement de toute la zone autour des Champs Elysées, réverbères compris). Il a été détruit en 1856, après l’exposition universelle de 1855 pour créer une allée reliant le Palais de l’Industrie au cours la Reine. Il a alors été reconstruit par Davioud en 1860 un peu plus loin, à l’angle de l’avenue d’Antin.
Donc de 1838 à 1894, c’était un panorama excepté lors de l’exposition universelle mentionnée plus tôt: c’était alors une salle d’exposition où étaient présentés les productions des manufactures de Sèvres et des Gobelins ainsi que les joyaux de la couronne de France. Bref, vous vous en doutez, ce lieu n’était pas un panorama dans le sens où on l’entend aujourd’hui.
Mais ça, on en recausera bientôt! Un indice? Rappelez-vous ces paysages à manivelle et puis aussi les Camera Oscura

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